Un nouveau Musée de l’Homme

Le Musée de l’Homme de Paris a été rénové de fond en comble, au prix de 130 millions de dollars et d’une fermeture de six ans.
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Le Musée de l’Homme de Paris a été rénové de fond en comble, au prix de 130 millions de dollars et d’une fermeture de six ans.

À l’époque où la mondialisation fait s’entrechoquer les cultures et les civilisations, quoi de plus nécessaire qu’un Musée de l’Homme ? L’homme avec un grand H, autrement appelé Homo sapiens. Or, Paris, dont le musée a longtemps été une référence internationale, n’avait plus depuis longtemps de Musée de l’Homme digne de ce nom. Après avoir été associé à des noms aussi prestigieux que Claude Lévi-Strauss et André Leroi-Gourhan, le musée était tombé dans l’oubli. Pire, depuis 10 ans, ses collections avaient été pillées par le nouveau Musée des arts premiers, sur la rive gauche de la Seine, et le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseilles.

Sous peine de disparaître, il fallait donc se réinventer, explique la conservatrice Cécile Aufaure qui a dirigé cette rénovation qui prendra fin samedi, jour de l’inauguration par le président François Hollande. « Ce musée a été refait de fond en comble, dit-elle. Certes, nous avons rénové le bâtiment, mais il s’agit aussi d’une rénovation intellectuelle. En 1937, c’était encore l’époque coloniale. Nous avons adopté une vision beaucoup plus globale de l’Homme. » S’il fallait se réinventer, il fallait le faire « sans rien renier de notre histoire », précise le naturaliste Bruno David, qui préside le Museum national d’histoire naturelle sous l’égide duquel est placé le Musée de l’Homme. Il rappelle que, né en 1937 sous l’influence des idées du Front populaire, le musée abrita pendant la guerre un des réseaux les plus emblématiques de la Résistance française.

Devant la tour Eiffel

On ne rénove pas impunément un lieu aussi exceptionnel. Place du Trocadéro, face à la tour Eiffel, le musée offre une des plus belles vues de Paris. D’abord de style néobyzantin, ces deux grands bras qui vont vers la Seine ont été construits à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878. Puis, ils ont été entièrement redessinés dans le style Art déco lors de l’Exposition de 1937. C’est de cette époque que date le parvis des Droits de l’Homme (ou esplanade du Trocadéro), probablement le plus fréquenté de la capitale.

« Comme on ne pouvait pas toucher à l’extérieur, il a fallu faire une synthèse et trouver le moyen de redonner de l’espace et de ramener la lumière naturelle », explique l’architecte Emmanuel Nebout. Le public est aujourd’hui accueilli dans un vaste atrium que surplombe une magnifique verrière du XIXe siècle autrefois cachée sous de faux plafonds. Pour faire entrer le soleil, on a supprimé des planchers et pratiqué de petites incisions dans le bâtiment.

L’opération fut menée à bien au prix de 130 millions de dollars et de la fermeture du musée pendant six ans. Vingt pour cent sont réservés aux bureaux et aux laboratoires des 150 chercheurs rattachés au musée. Parmi eux sont maintenant représentées les disciplines les plus récentes comme la primatologie et l’ethnobiologie. Un « balcon des sciences » permettra d’ailleurs au public de prendre connaissance des recherches en cours et de consulter les publications des chercheurs.

Une vision globale de l’Homme

Mais ce qui a surtout changé depuis 1937, c’est la vision de l’évolution. Pour Bruno David, celle-ci ne peut plus être vue de manière linéaire. « L’image que nous nous faisons aujourd’hui de l’évolution est celle d’un buisson dont l’Homme ne serait qu’un tout petit point au bout d’une branche, dit-il. Il n’y a pas de montée vers l’Homme comme le disait Teilhard de Chardin, qui avait le sentiment que tout venait vers nous. L’Homme n’est pas au sommet de la biosphère, il n’en est qu’un tout petit point. »

Un vaste tableau illustre la multitude de langues humaines. On a évité d’y inclure des grandes langues les plus parlées dans le monde, mais aussi celles qui sont menacées de disparition. Pourquoi un tel choix dans un musée qui se dit par ailleurs préoccupé par la diversité culturelle ? « Nous ne voulions pas nous apitoyer sur les langues en voie de disparition, dit Franz Manni, maître de conférence au musée. L’État normal de l’humanité, c’est d’être polyglotte. La disparition d’une langue n’est pas une catastrophe puisqu’elle est généralement remplacée par une autre. »

   

Le néolithique, époque charnière

Au-delà des grandes questions parfois un peu nébuleuses sur la nature de l’Homme, la partie la plus intéressante de l’exposition se trouve dans la galerie intitulée « D’où venons-nous ? ». Cette portion de l’exposition qui illustre les longues migrations de l’Homme à partir de l’Afrique est aussi celle qui utilise au mieux les 700 000 objets de la préhistoire et les 30 000 spécimens et représentations du corps humain que possède le musée. On y verra les deux crânes célèbres de Cro-Magnon découverts en Dordogne, celui de la dame de Cavillon recouvert de coquillages et la célèbre Vénus de Lespugue, une statuette en ivoire de mammouth.

« Nous avons été amenés à accorder une place centrale à la révolution néolithique (vers –9000 av. J.-C.),dit la professeure Évelyne Heyer. Celle où l’homme commence à domestiquer la nature par l’agriculture et l’élevage. C’est une époque charnière. Car, ce qui est nouveau dans ce musée, c’est justement le rapport de l’homme à la nature. » En 1937, on savait que les civilisations étaient mortelles, dit Bruno David, « aujourd’hui, on découvre que c’est la planète qui l’est ».

Pourquoi avoir conservé le nom de Musée de l’Homme qui sera certainement critiqué par certains ? « Tout simplement parce que c’était le nom du musée et celui sous lequel il est connu dans le monde entier depuis 1937, répond Bruno David. Il y avait un attachement à ce terme. » Peut-être aussi parce qu’il aurait été encore plus difficile de rebaptiser l’Homo sapiens, l’Homo erectus, l’Homo habilis et leurs nombreux cousins…

Les sections plus thématiques n’évitent pas de céder parfois aux poncifs de l’époque sur le développement durable et la diversité culturelle. Comme si la rigueur scientifique cédait parfois le pas aux messages politiques. À quelques semaines de la Conférence de l’ONU sur le climat qui se tiendra à Paris à la fin novembre, il ne fallait pas trop en demander. Le musée organisera d’ailleurs plusieurs conférences sur le sujet. Quant à la dernière section du musée intitulée « Où allons-nous ? », est-il utile de préciser que rares sont ceux qui fréquentent les musées pour savoir où nous serons demain…