Ces recherches qui se perdent

Les compagnies pharmaceutiques invoquent des raisons économiques et la protection des données confidentielles pour ne pas publier tous leurs résultats.
Photo: Anik MH de Carufel Le Devoir Les compagnies pharmaceutiques invoquent des raisons économiques et la protection des données confidentielles pour ne pas publier tous leurs résultats.

De grandes quantités d’informations précieuses et utiles pour la recherche et la pratique médicale sont tout simplement perdues en raison de l’absence de contraintes obligeant les fabricants de médicaments à publier les résultats de tous les essais cliniques qu’ils ont menés.

Une nouvelle étude effectuée par une équipe de l’Université McGill montre que nombre d’entre eux omettent de rendre publiques les données obtenues au sujet de molécules n’ayant pas été autorisées à la commercialisation par les instances réglementaires. Et l’ampleur du phénomène est considérable compte tenu du fait que de 80 à 90 % des médicaments qui font l’objet d’études cliniques ne seront jamais approuvés par les autorités sanitaires.

Jonathan Kimmelman, professeur d’éthique biomédicale à l’Université McGill, et ses collègues se sont concentrés sur les médicaments destinés à traiter les maladies cardiovasculaires, les troubles neurologiques et le cancer qui, entre janvier 2005 et décembre 2009, avaient été étudiés lors d’un essai clinique de phase III — qui est la dernière étape d’évaluation d’un médicament avant son homologation —, inscrit dans le registre ClinicalTrials.gov des National Institutes of Health (NIH) des États-Unis. Plus précisément, ces scientifiques ont recherché dans la littérature scientifique les résultats de 96 essais cliniques ayant porté sur 25 médicaments qui ont été finalement approuvés par la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis, ainsi que ceux de 81 études cliniques qui avaient évalué 34 molécules n’ayant pas été autorisées à la commercialisation.

Le tiers seulement

Les chercheurs ont trouvé que 75 % des essais cliniques ayant éprouvé des médicaments qui ont été finalement homologués (72/96) ont vu leurs résultats publiés, tandis que ce n’était le cas que pour 37 % des essais ayant analysé des molécules dont le développement a dû être abandonné (30/81). Qui plus est, les résultats de 57 % de ces derniers essais non concluants n’étaient accessibles sous aucune forme — que ce soit en publication complète, en résumé (abstract), ou par le dépôt des résultats dans un registre public comme ClinicalTrials.gov des NIH —, contre seulement 15 % des essais ayant porté sur un médicament accepté par la FDA. Les auteurs de l’étude publiée dans le British Medical Journal (BMJ) estiment que le taux de publication des résultats concernant des médicaments approuvés est trois fois plus élevé que celui des molécules n’ayant pas réussi à franchir ce cap.

À leurs yeux, il est tout à fait déplorable, voire inacceptable que la plupart des informations collectées dans les essais cliniques ayant échoué à démontrer l’innocuité et l’efficacité d’un nouveau médicament demeurent inaccessibles à l’ensemble de la communauté médicale et des chercheurs. Même si ces études ne sont pas couronnées de succès et que « les produits étudiés ne sont pas disponibles en clinique, cela ne veut pas dire que les informations recueillies sont sans intérêt pour la recherche et les systèmes de soins de santé. Ces études renferment une mine d’informations précieuses pouvant servir à planifier des projets de recherche », indiquent les chercheurs dans le BMJ. Elles peuvent renseigner les chercheurs sur ce qui n’a pas fonctionné et les orienter sur les changements à apporter au protocole expérimental, à la molécule elle-même ou à son mode de libération. « En science, les échecs sont très importants, et même peut-être plus importants que les réussites. Quand une étude échoue, on découvre que la molécule ne possède pas telle ou telle propriété, ou qu’elle est plus dangereuse que ce à quoi on s’attendait », ajoute le sociologue des sciences Yves Gingras, de l’UQAM.

Informations cruciales

De plus, comme les molécules, qui sont évaluées pour le traitement d’une maladie particulière, peuvent s’avérer ultérieurement efficaces dans d’autres pathologies, les données accumulées sur la pharmacodynamique et l’innocuité de ces composés seront des plus pertinentes lors de la planification d’un nouvel essai clinique. Et quand les molécules étudiées appartiennent à la même classe chimique que des médicaments déjà approuvés et en usage, les essais cliniques peuvent révéler des informations cruciales en clinique, comme de possibles effets secondaires. « La découverte d’effets indésirables, par exemple, permet aussi de mieux protéger les patients qui participeront à des essais futurs sur le même genre de molécules », souligne Jonathan Kimmelman.

Mais surtout, les auteurs de l’étude insistent sur le fait que la non-publication des résultats d’essais cliniques infructueux va à l’encontre des codes d’éthique fondamentaux, selon lesquels les risques encourus par les patients devraient être compensés par des bénéfices pour les participants, ou à défaut de cela, pour la société, sous la forme de transmission des connaissances scientifiques acquises à la communauté. Les chercheurs déplorent le fait que dans leur étude, le sacrifice de plus de 20 000 patients, qui ont accepté d’être exposés à une molécule possiblement inefficace, voire dangereuse, n’est honoré d’aucune manière.

« En plus de ne pas honorer le sacrifice des participants, la non-publication conduit à la multiplication des études cliniques sur des molécules identiques ou similaires, fait remarquer M. Kimmelman. Mais les compagnies pharmaceutiques n’ont rien à gagner à publier de tels résultats. Elles répugnent à partager des informations qui pourraient donner un avantage à leurs compétiteurs. De plus, cela coûte de l’argent à la compagnie de continuer à payer les chercheurs pour qu’ils publient les résultats d’une étude qui n’a pas abouti à l’homologation d’un médicament. »

Confidentialité

Les compagnies pharmaceutiques invoquent des raisons économiques et la protection des données confidentielles pour ne pas publier tous leurs résultats, mais selon Yves Gingras, ces arguments ne tiennent pas la route, car il est possible de publier ceux d’une étude clinique sans révéler certains éléments stratégiques.

M. Kimmelman soulève aussi le fait que certains chercheurs particulièrement ambitieux qui désirent réussir et être reconnus par leurs pairs préfèrent concentrer leur énergie sur les études qui donnent de bons résultats, qui pourront être publiés dans des revues réputées. « Il est vrai que plusieurs revues scientifiques n’aiment pas publier des résultats négatifs, mais de nouvelles revues qui acceptent ce genre de résultats sont apparues récemment », indique M. Gingras, qui croit nécessaire de rendre obligatoire la publication des résultats de toute étude clinique de phase I, II ou III, que celle-ci soit un succès ou un échec. Selon le sociologue, le phénomène décrit par Kimmelman et ses collègues contribue à fausser les méta-analyses qui compilent les résultats de plusieurs études différentes portant sur un même médicament. « Si les résultats négatifs ne sont jamais publiés, les méta-analyses seront nécessairement biaisées », fait-il remarquer.

Pour remédier à la situation, l’équipe de McGill suggère que les institutions académiques n’acceptent la réalisation d’une étude sous leur toit qu’à la condition que les promoteurs de l’étude s’engagent à publier tous les résultats obtenus, qu’ils soient concluants ou pas. Elle recommande aussi que les agences de financement, comme les NIH et les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), n’accordent leur subvention aux institutions que si celles-ci exigent la publication des données obtenues. « Mais les universités n’ont pas tendance à imposer cette condition parce qu’elles ne veulent pas perdre de contrats avec les pharmaceutiques », rappelle M. Gingras.

Fort heureusement, certains pays envisagent d’instaurer des mesures visant à accroître l’accessibilité des observations faites au cours d’essais cliniques.

Essais cliniques

Toute molécule qu’on espère pouvoir utiliser en clinique doit faire l’objet d’une étude réalisée sur des sujets humains qui vise à évaluer son innocuité et son efficacité. Cette étude qui se déroule en trois phases est précédée d’une phase dite préclinique, laquelle consiste à étudier l’effet de la molécule chez l’animal et à déterminer la dose maximale sécuritaire à utiliser chez l’humain.

La phase I permet de vérifier l’innocuité de la molécule. Elle est effectuée sur un petit nombre de participants chez lesquels on cherche à déceler les possibles effets indésirables de la molécule. La phase II a pour but d’estimer l’efficacité de la molécule et de préciser la dose thérapeutique.

La phase III vise à fournir suffisamment de preuves de l’utilité clinique de la molécule qui justifieront son approbation par les autorités réglementaires du pays. Elle consiste à comparer le médicament expérimental à un placebo ou au traitement de référence.