L’éternelle méduse Turritopsis, capable de retomber en enfance

Une méduse adulte se reproduit sexuellement en libérant ses gamètes dans l’eau. D’un œuf fécondé se développe une larve, qui se métamorphose en poylpe qui va en produire d’autres par bourgeonnement.
Photo: Andreas Solar Agence France-Presse Une méduse adulte se reproduit sexuellement en libérant ses gamètes dans l’eau. D’un œuf fécondé se développe une larve, qui se métamorphose en poylpe qui va en produire d’autres par bourgeonnement.
Minuscule mais virtuellement immortelle, la méduse Turritopsis dohrnii déjoue le vieillissement en retombant en enfance lorsqu’elle est adulte — et vice-versa. Peut-on en prendre de la graine ? Le Devoir poursuit la publication d’une série de textes sur la quête de l’immortalité. Entre science et philosophie, un survol de ces chercheurs qui tentent de percer les mystères de l’âge.
 

C’est l’histoire de Yoku, présentatrice télé japonaise en perte de popularité, mariée au dénommé Satoru et secrètement rongée par le fait qu’elle a dix ans de plus que lui. À la veille de son trente-cinquième anniversaire, Yoku boit une potion rajeunissante dont le principe actif est tiré de la méduse Turritopsis dohrnii. Signes particuliers : une fois adulte, cet animal peut rajeunir et, si l’on ose dire, redevenir bébé. Ça marche très bien. Trop bien. 17 ans, 9, 4 — au désespoir de son mari, Yoku régresse comme la méduse, jusqu’à sa petite enfance… Tirée du roman Séparation de Takuji Ichikawa et convertie en série télé en 2003 sous le titre de 14 Mois (14 Getsu Tsuma ga Kodomo ni Kaette Iku en japonais), l’histoire offre ainsi une célébrité pop à la petite bestiole (4,5 millimètres de diamètre au maximum), qui a la réputation d’être immortelle.

Un animal bien réel

 

Si l’élixir qu’avale Yoku relève de la fiction, l’animal et ses facultés extraordinaires sont bien réels. « C’est comme si un papillon était capable de retourner en arrière, au stade de chenille », explique Stefano Piraino, professeur à l’Université du Salento à Lecce, l’un des auteurs du premier article scientifique sur Turritopsis, en 1996. « La découverte a été réalisée un peu par hasard. Un étudiant avait laissé une méduse sur son plan de travail pendant un week-end. En retournant au laboratoire le lundi, au lieu de trouver la méduse, il a trouvé le polype. » Le polype, rappelons-le, est l’un des deux stades de la vie chez une grande partie des méduses. Cela vit accroché au fond marin, et ressemble aux autres membres de l’embranchement des cnidaires — coraux et anémones de mer.

 

Retour dans le passé

« Dans le groupe des cnidaires, beaucoup d’espèces ont cette capacité de revenir à des phases précédentes de leur cycle vital », reprend le chercheur. Mais la plupart des méduses connues qui réalisent cet exploit le font exclusivement « lorsqu’elles sont très jeunes, à peine libérées dans le plancton. » Ce que Turritopsis a d’unique (ou qu’elle partage avec quelques consoeurs encore méconnues) ? « Même lorsqu’elle a atteint le niveau terminal de la différenciation cellulaire, c’est-à-dire qu’elle est adulte et apte à se reproduire sexuellement, au lieu de vieillir et mourir, elle est capable de revenir en arrière. » Retournée à la case départ à travers une métamorphose inversée, Turritopsis peut repartir à nouveau dans l’autre direction. Pendulaire de l’âge, elle fait la navette entre les phases de la vie.

Immortelle, donc ? Oui et non. Non, pour commencer, car « elle subit une mortalité induite par les prédateurs, les maladies, le manque de nourriture » : l’« immortalité biologique » n’est pas l’invulnérabilité. De plus, son va-et-vient entre jeunesse et maturité ne se produit que « dans les périodes favorables, lorsqu’il y a beaucoup de ressources dans le plancton — en gros, pendant la saison chaude qui va d’avril-mai à octobre en Méditerranée ». Mais théoriquement, si les conditions environnementales idéales étaient toujours réunies, on pourrait imaginer que l’aller-retour dure pour toujours. De quoi fantasmer : « Il y a quelques années, j’ai reçu un appel d’une entreprise pharmaceutique suisse qui voulait investir dans la production d’une crème rajeunissante contenant l’ADN de Turritopsis », se souvient le biologiste.

Se cloner à l’infini

Mais pourquoi Turritopsis se livre-t-elle à ce manège ? Leçon de choses : une méduse adulte (prénommons-la Mégane) se reproduit sexuellement en libérant ses gamètes dans l’eau. D’un oeuf fécondé se développe une larve. « La larve va s’installer sur le fond marin. Elle se métamorphose en un polype qui produit, par bourgeonnement, d’autres polypes, formant des colonies d’où peut naître un grand nombre de méduses. » Ce boulot étant fait, au lieu de vieillir et mourir en paix, Mégane retourne, elle aussi, sur le fond marin, où elle donne vie à une autre colonie, dont chaque futur individu est encore une fois un clone d’elle-même. Les avantages multiplicatifs sont évidents. Mégane se copie, l’espèce s’amplifie.

Difficile, pourtant, d’imaginer en prendre de la graine en tant qu’humains : retourner dans l’oeuf, se multiplier en une foule d’exemplaires identiques… pas très tentant, merci. Ce qui suscite de l’intérêt, c’est en revanche le processus au coeur de ces métamorphoses. « Il implique un passage d’un état de spécialisation cellulaire à un autre : la cellule perd sa structure, revient à un stade indifférencié, sans caractéristiques, puis exprime un nouvel état de différenciation. » On appelle cela « transdifférenciation ». L’exploit est particulièrement remarquable quand on pense qu’il touche, entre autres, les cellules urticantes. « Ce sont peut-être les cellules sensorielles les plus complexes du règne animal. Elles parviennent à décocher un filament microscopique à une vitesse folle dans un temps hyperréduit. On parle de 700 nanosecondes pour exercer une pression de deux gigapascals : l’équivalent de 70 000 tonnes par centimètre carré, ou d’un projectile tiré à brûle-pourpoint avec un. 44 Magnum. C’est ainsi que les filaments parviennent à entrer dans la peau des organismes les plus gros. »

L’ADN de la méduse

Mais revenons à la jeunesse : peut-on emprunter la stratégie de Turritopsis ? « Pas en termes de rajeunissement de l’organisme. Mais sur le plan du rajeunissement cellulaire, peut-être… Si nous parvenions à comprendre les mécanismes qui appuient sur les interrupteurs moléculaires, disant aux gènes “Fonctionne !” ou “Ne fonctionne pas !”, nous pourrions « rallumer » certains gènes, afin que les cellules continuent à produire certaines protéines essentielles. On déjouerait ainsi les répresseurs qui bloquent la fonctionnalité d’une cellule et qui, soudainement, la rendent vieille. Dans ce sens, oui, on pourrait imaginer une application de ces informations. » Pour ce faire, l’équipe de Lecce travaille en ce moment au séquençage complet du génome de Turritopsis, en collaboration avec deux instituts américains. Triple travail : « Il faut l’effectuer à chaque stade — le polype, la méduse adulte et la méduse en train de se transformer – pour comprendre quels sont les gènes impliqués dans l’inversion du cycle vital. »

Pendant ce temps, Turritopsis continue une double carrière au Japon entre science et spectacle. Le jour, elle inspire Shinya Yamanaka : Prix Nobel de médecine en 2012 pour ses expériences sur l’induction de cellules souches, le scientifique cite la méduse et sa transdifférenciation comme le point de départ de ses travaux. Le soir, Turritopsis devient la muse de Shin Kubota. Biologiste excentrique et grand adepte du karaoké, celui-ci a publié plusieurs albums de chansons à la gloire de l’immortelle. On peut l’attraper en vidéo sur YouTube en tapant « MrBenikurage ». Blouse blanche, gants rouges, bonnet de bain festonné de tentacules, l’homme se balance en chantant « Mon Nom est Méduse Écarlate » : « J’ai un secret spécial/Que personne d’autre ne possède/Je peux — oui, je peux ! — rajeunir »… Ça marche : il suffit de fredonner avec lui pour se sentir retomber en enfance.

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