Les effets de la maltraitance en bas âge

Photo: Arman Zhenikeyev Fuse

Grâce à la banque de cerveaux, Gustavo Turecki et ses collègues du Groupe McGill d’études sur le suicide ont découvert que la maltraitance durant l’enfance a un impact permanent sur le fonctionnement du cerveau et que des gens qui ont été maltraités au début de leur vie présentent un risque plus élevé de se suicider.

Nous naissons avec des gènes qui sont tous présents dans chacune des cellules de notre corps. Toutefois, ces gènes sont activés d’une façon différente dans chaque type de cellule, ce qui permet à une cellule du foie de produire des enzymes hépatiques et aux neurones du cerveau de fabriquer des neurotransmetteurs, par exemple.

« Dans le cas des cellules du cerveau, les gènes sont également activés d’une façon différente selon l’expérience de vie. La fonction du cerveau est d’apprendre et d’adapter l’organisme à son environnement. Et ce sont les gènes des cellules du cerveau qui le font en adaptant leur activité, soit en augmentant ou diminuant leur production de protéines. L’ensemble de ces mécanismes qui permettent à notre génome de s’adapter aux besoins de l’organisme s’appelle l’épigénétique », explique M. Turecki, qui s’intéresse à l’effet des expériences de vie sur l’expression des gènes du cerveau.

L’équipe de M. Turecki a remarqué que les gènes impliqués dans la réponse au stress s’activaient différemment chez les personnes ayant été maltraitées durant l’enfance et qui s’étaient suicidées de ceux chez les individus qui n’avaient pas vécu de tels traitements. « Ces gens ont une réponse altérée, voire exagérée, aux situations stressantes. Ils vont hyperréagir. Il ne faut toutefois pas généraliser, car ce n’est pas toujours le cas, mais c’est une tendance que l’on observe dans cette population », explique le chercheur.

La maltraitance regroupe la violence corporelle, les sévices sexuels et la négligence, précise le chercheur. « C’est un continuum, et cela dépend beaucoup de l’impact que ces expériences ont eu sur la personne. Il y a des individus qui sont très résilients et qui peuvent traverser ces épreuves sans trop en souffrir. Mais il y en a beaucoup d’autres chez qui ces expériences auront des effets dévastateurs », rappelle-t-il.

On sait toutefois que plus la maltraitance est sévère et fréquente, plus son impact sur la santé mentale sera grand. L’identité de la personne qui inflige les mauvais traitements a aussi une très grande importance. Plus le maltraitant est proche de la victime — soit un des parents ou la personne de référence pour l’enfant, celle qui prend soin de lui —, plus l’impact sera important. S’il s’agit d’un étranger, l’impact psychologique sera statistiquement moins fort. « Une des hypothèses est que la personne qui est proche de l’enfant est celle qui est censée le protéger. L’enfant développe avec cette personne une relation d’attachement, qui lui permet d’acquérir son indépendance et un sentiment de sécurité. Or, quand cette personne maltraite l’enfant, le cerveau de ce dernier reçoit des signaux ambivalents, ce qui induit des altérations de la réponse au stress, car l’enfant doit développer des mécanismes d’alerte et s’en servir constamment étant donné qu’il ne sait jamais ce qui va se passer. Ces changements sont adaptés à ces situations de vie particulières, mais, par la suite, ils deviennent inadaptés », explique le chercheur.

Peut-on corriger ces effets épigénétiques de la maltraitance ? « En principe, on pense que oui. En pratique, on ne le sait pas encore, mais c’est bien possible, car le fait que des gens soient résilients suggère que oui. La recherche ne fait que débuter », répond M. Turecki.

2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 6 juin 2015 09 h 17

    Mercis une autre fois madame Gravel...

    ...pour, je dirais, votre collaboration à rendre la science plus accessible. Exercice de vulgarisation permettant à des non académisés, dont je suis, un enrichissement de l'esprit, du coeur voire même de l'âme.
    Au docteur Turecki, je me suis permis d'écrire et lui «parler» de votre «papier» que je vous avoue, je n'ai que survolé y soupçonnant de possibles non désirés rendez-vous avec la souffrance.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 juin 2015 09 h 04

    … vive la résilience !

    « Peut-on corriger ces effets épigénétiques de la maltraitance ? » (Pauline Gravel, Le Devoir)

    Compte tenu de la réponse du chercheur Gustavo Turecki (Groupe McGill, Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada), il convient de dire OUI si aucune altération des « gènes du cerveau » (réversible ou irréversible) ne perturbe ou ne résilie cet environnement épigenèse difficile ou maganée par la-dite maltraitance !

    Reste, maintenant, de savoir si, du groupe témoin de résilience, ce « oui » pourrait ne pas être un « non » résiliant ?

    Entre-temps, félicitations à ce genre de recherche et …

    … vive la résilience ! - 7 juin 2015 -