En Chine, la culture du faux s’étend à la science

En 2005, des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (Boston) ont créé un logiciel, SCIgen, capable d’écrire automatiquement des articles scientifiques, pour prouver que des publications sans signification pourraient être acceptées dans des conférences. En 2012, Cyril Labbé, chercheur en informatique à l’Université Joseph-Fourier de Grenoble, après avoir testé avec succès un algorithme similaire, s’est mis en tête de créer un outil de détection des pastiches créés par SCIgen.

Il a alors eu la surprise de dénicher chez Springer et IEEE, deux des plates-formes de publications scientifiques les plus reconnues, environ 120 documents des plus absurdes.

« Une suite de mots issus du jargon, mais n’ayant aucun sens, respectant juste la langue anglaise et la forme », décrit M. Labbé, dont la trouvaille fit l’objet d’un article dans la revue Nature en février 2014. Ces travaux censés ne jamais être lus, mais intégrés comme si de rien n’était aux catalogues universitaires en ligne, avaient une autre caractéristique : ils étaient tirés de prétendues conférences ayant eu lieu dans des villes chinoises et étaient signés d’auteurs chinois.

Fraude scientifique

Une nouvelle ombre au tableau de la grande puissance asiatique, où le problème de la fraude scientifique a été soulevé de longue date. Les fausses conclusions de recherches, scandales de plagiat et autres affaires de corruption entre pairs chargés de passer en revue les travaux de leurs collègues sont monnaie courante. Dans un récent éditorial, la revue The Lancet s’inquiétait de ce que ces fraudes viennent « menacer d’éclipser les réussites de la Chine ». Ses auteurs relevaient un nouveau phénomène en particulier. Entre le 26 et le 31 mars, BioMed Central, un important éditeur en ligne, a retiré quarante-deux travaux chinois ayant détourné le processus de revue par les pairs en ayant recours à des relecteurs fictifs. BioMed Central constatait qu’une agence tierce créait de manière systématique ces faux profils, laissant entendre l’émergence d’une petite industrie chinoise de la fraude.

Quantité plutôt que qualité

Le premier facteur en cause est le mode d’évaluation des chercheurs chinois. La gestion des universités est passée en quelques décennies du système communiste à un mode compétitif, dans lequel les professeurs doivent chaque année faire la preuve de leur efficacité, quantifiée en nombre de travaux publiés plutôt que sur la qualité de leurs conclusions ou de leurs cours au quotidien.

Les limites de ce système sont particulièrement évidentes en médecine, selon Ji Yonghua, professeur de neurobiologie à l’Université de Shanghai. Un docteur pourra être amené à recevoir soixante-dix patients par jour lors de ses consultations à l’hôpital public, ne lui laissant pas une minute pour la recherche. Mais sa promotion ne dépendra que du nombre d’articles qu’il a publiés. « Le moyen de faire face à cet objectif administratif est soit de plagier, soit de demander à un tiers d’écrire à sa place », regrette le docteur Ji.

La Chine s’interroge régulièrement sur sa culture du faux, dont la panoplie s’étend du sac Louis Vuitton à la thèse de doctorat. Il existe des agences que les universitaires paient pour un service clés en main allant de la préparation à la publication des travaux.

Un biochimiste s’est d’ailleurs fixé pour objectif de démasquer les imposteurs. Il se nomme Fang Shimin, mais est connu dans le pays grâce à son pseudonyme, Fang Zhouzi, sous lequel il n’hésite pas à clouer au pilori sur les réseaux sociaux telle ou telle personnalité suspectée d’avoir enjolivé son CV. Il s’en prit notamment à Li Kaifu, l’ancien patron de Google en Chine, une superstar sur Weibo, le Twitter chinois.

Pour M. Fang, la transition rapide du pays au système capitaliste l’a laissé sens dessus dessous. Les universités sont désormais en quête de maximisation du résultat, mais l’essentiel de l’évaluation demeure contrôlé non pas par des chercheurs, mais par des bureaucrates. « Pour eux, compter les travaux de recherche est la méthode d’évaluation la plus aisée et la plus “efficace”. La plupart des fraudes ne sont pas détectées. Lorsqu’elles le sont, les conséquences sont généralement limitées puisque l’ensemble du système fonctionne de la sorte. Le risque est faible, le retour élevé, alors pourquoi ne pas frauder ? » s’exclame Fang Shimin.

3 commentaires
  • Louise Picard - Abonnée 25 mai 2015 08 h 31

    Imposture

    Francois Bougingo serait-il une goutte d'eau dans un océan d'imposture? A la vitesse avec laquelle la Chine étend ses tentacules à travers le monde, serons-nous bientôt submergés par leur culture du faux?

  • Yves Corbeil - Inscrit 25 mai 2015 10 h 01

    Vous accusez les Chinois?

    L'humanité est devenue une grande supercherie, regardez ce qui se passe partout et dites moi si on s'en va dans la bonne direction.

    Une devise pour toute l'humanité $$$$$$ sans lui aujourd'hui t'es rien et pour lui tu détruis tout autour de toi.

    Donc vos grandes études...vous repasserez.

    • Bernard Plante - Abonné 25 mai 2015 15 h 03

      Il existe une grande différence entre détester l'orientation que prend l'humanité, supposer une culture du faux et être en mesure de le démontrer hors-de-tout-doute. À ce titre, cette étude est précieuse.

      Elle illustre peut-être même le début du prochain paradigme, celui où la crédibilité deviendra la clé de voûte. En effet, lorsque le message propagé par les organisations milliardaires ne sera plus cru, on pourra revoir les orientations de l'humanité. En espérant toutefois que cela survienne avant qu'il ne soit trop tard.