Des besoins criants de données fiables

L’abolition du questionnaire obligatoire, qui incluait des sections sur le travail, a eu un impact important dans certaines villes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’abolition du questionnaire obligatoire, qui incluait des sections sur le travail, a eu un impact important dans certaines villes.

Calgary. Ville du premier ministre Stephen Harper, le bastion conservateur par excellence. En ce moment même, de drôles de petits bonshommes sillonnent les rues et ruelles, cognent aux portes, interrogent les citoyens, laissent des numéros de rappel aux absents. Ce mois-ci à Calgary, le recensement municipal bat son plein.

C’est là un des savoureux paradoxes découlant de la fin du formulaire long obligatoire du recensement : son remplacement, dans certaines villes, par des versions locales. Ainsi, Calgary mène un recensement annuel. La capitale albertaine, Edmonton, a décidé en 2013 de se doter d’un recensement bisannuel. Le premier a eu lieu l’an dernier.

C’est que les villes, en particulier celles de l’Alberta, qui connaissent une fulgurante croissance, ont de criants besoins de données fiables. Besoins que ne comble pas la nouvelle Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de Statistique Canada.

« Est-ce que ç’a du sens qu’on fasse cela ? Non, ça n’a pas de sens. L’idéal serait de revenir à un formulaire long obligatoire à l’échelle nationale. Il y aurait d’importantes économies d’échelle », lance John Rose, économiste en chef de la Ville d’Edmonton. Ce recensement municipal coûte entre 1 et 2 millions de dollars chaque fois.

Certes, reconnaît M. Rose, cette décision a été prise en partie parce que la ville en expansion ressentait le besoin d’actualiser ses données au cours des cinq années séparant deux recensements fédéraux. Mais elle l’a surtout été pour pallier le manque de fiabilité des données de Statistique Canada. « On le fait pour se donner un repère permettant de calibrer les chiffres fédéraux. »

La plus grande critique à l’égard des statistiques provenant de l’ENM est qu’elles ne sont plus fiables dès lors qu’elles tentent de décrire de petits sous-ensembles.

Or, les municipalités utilisent constamment ces sous-ensembles pour répartir les services entre chaque quartier. « Nous nous appuyons énormément sur les données du recensement pour planifier le transport en commun et prévoir la circulation », illustre M. Rose.

Dès 2010, le maire d’Edmonton a demandé au gouvernement fédéral de revoir sa décision. À Toronto aussi, on se désole de l’état de la situation. Tout conservateur soit-il, le nouveau maire John Tory enverra sous peu une lettre à Ottawa lui demandant de revenir au recensement long obligatoire.

Harvey Low est urbaniste social pour la métropole ontarienne et peste lui aussi contre les données de l’ENM. Il donne l’exemple des garderies, pour lesquelles la Ville reçoit du gouvernement ontarien un certain nombre de subventions. « Les subventions au tarif de garderie sont réparties entre chaque quartier en fonction de leur pourcentage respectif d’enfants vivant dans des familles à faible revenu. Cette formule est maintenant beaucoup moins fiable. »

Il y a aussi le service des Parcs, Forêts et Loisirs qui se base sur le taux de familles à faible revenu pour déterminer l’offre de loisirs et sélectionner les centres communautaires où les activités seront gratuites. « Les catégories qu’on sait être sous-représentées par la méthodologie volontaire de l’ENM sont celles que nous visons. »

À Vancouver, le problème s’est posé lorsque la municipalité a rencontré la commission scolaire pour localiser les enfants d’âge scolaire. « Nous n’avions pas de profil aussi fiable qu’en 2006 », relate Michael Gordon, président de l’Institut canadien des urbanistes, qui travaille aussi à la Ville.

Si Calgary ou Edmonton mènent leur propre recensement pour colliger les données manquantes, Toronto, elle, les achète, indique Harvey Low. « Tout ceci a eu un impact financier sur la Ville en matière d’argent, mais aussi de salaires d’employés. Nous avons dû acheter des données auprès de sources alternatives, comme les données fiscales. Il y a un prix à cela et les données ne sont quand même pas aussi bonnes, car elles ne sont pas rattachées à des informations à caractère social. […] Les employés consacrent aussi, désormais, beaucoup de temps à analyser la nature et la fiabilité des données de l’ENM. »

L’économiste Robert Fairholm travaille au Centre for Spatial Economics, une boîte qui vend des analyses statistiques aux gouvernements. Il se désole de la décision fédérale. Les données servent aussi, souligne-t-il, à planifier l’emplacement et la capacité des infrastructures énergétiques, par exemple la canalisation de gaz naturel, en fonction des croissances démographiques anticipées.

Par exemple, la région de Milton ne pouvait plus construire de nouvelles habitations parce qu’elle manquait d’eau. Avec les calculs prévisionnels, elle a pu juger bon de construire un système de pompage dans le lac Ontario. « S’est ensuivi un énorme boom immobilier. Cela a été possible parce que nous savions que la demande serait là. » Ces analyses sont désormais plus difficiles à faire.

Depuis la nuit des temps

Michael Gordon ne comprend pas la décision idéologique des conservateurs, rappelant que les recensements gouvernementaux existent depuis la nuit des temps. « Marie n’était-elle pas allée à Bethléem pour un recensement ? » lance-t-il à la blague.

À Edmonton, John Rose ne saisit pas davantage cette crainte des questions « intrusives » qui était soi-disant à l’origine de la décision conservatrice. « Plusieurs de ces questions sont posées [dans notre recensement]. On ne pose pas toutes celles que contenait le formulaire long, mais certaines. Alors, au lieu que ce soit un représentant d’une agence fédérale qui vient cogner à votre porte pour vous demander quelle langue vous parlez, maintenant, c’est un employé municipal ! »

Nous avons dû acheter des données auprès de sources alternatives, comme les données fiscales. Il y a un prix à cela et les données ne sont quand même pas aussi bonnes car elles ne sont pas rattachées à des informations à caractère social.