Urgence ou chronicité: comment faire la différence?

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Les centres jeunesse au Québec ont, à l’intérieur de leur système, une façon de distinguer les situations les plus urgentes de celles qui le sont moins. 
Photo: Annik MH De Carufel Les centres jeunesse au Québec ont, à l’intérieur de leur système, une façon de distinguer les situations les plus urgentes de celles qui le sont moins. 

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les services de protection de la jeunesse au Canada sont capables de répondre à des situations d’urgence de manière prompte et efficace. Mais qu’en est-il lorsque vient le temps d’assurer le bien-être d’un enfant ? Ici, les règles sont imprécises, et on a du mal à définir les procédures. Dans ces cas-là, comment peut-on intervenir de la meilleure façon possible ?

Les signalements d’enfants maltraités augmentent chaque année au Canada et représentent aujourd’hui plus de 200 000 évaluations. « On reconnaît de plus en plus les problématiques auxquelles font face ces enfants, et ce nombre de signalements est positif dans la mesure où l’on est capable d’offrir des services à ces enfants dans une situation de précarité et de vulnérabilité très nette, mais à la suite de cette augmentation, est-ce que les outils, qu’on a développés il y a une trentaine d’années, continuent à correspondre aux besoins de ces enfants et de leur famille ? », questionne Nico Trocmé, qui a longtemps travaillé à la protection de la jeunesse à Toronto. Lors d’études supérieures, ce travailleur social entreprendra une série d’études sur les enfants placés dans le réseau de la protection de la jeunesse. Le chercheur est arrivé à l’Université McGill il y a une dizaine d’années afin d’y poursuivre ses travaux.

De quoi parle-t-on lorsqu’il est question d’une situation d’urgence ? Nico Trocmé donne l’exemple d’un enfant de sept ou huit ans, qui à l’école dessine ou raconte une histoire qui a tout l’air d’une situation de violence sexuelle. Ça pourrait aussi être le cas d’un enfant qui arrive avec des bleus qu’il explique mal… « Il faut qu’immédiatement ce soit un spécialiste qui parle à l’enfant afin de ne pas suggérer des choses qui pourraient être mal interprétées, nous dit Nico Trocmé, de plus, si l’urgence de l’intervention est très nette, on ne peut pas attendre le lendemain pour agir et faire en sorte que l’enfant se retrouve devant la personne qui l’a abusé. » Dans ces cas, on fait face à l’urgence de protection et entrent alors en scène les policiers, les services sociaux et les médecins : « Les lois qui dirigent ce genre d’intervention sont très claires, on sait qui fait quoi et tous connaissent l’importance de faire en sorte que cette intervention, qui est très intrusive, ne soit quand même pas trop traumatisante pour l’enfant », explique notre chercheur.

D’autre part, il existe des cas où il n’y a pas nécessairement urgence ; l’enfant ne présente pas de blessure et ne risque pas d’être abusé encore dans les 24 heures. Pourtant, son professeur constate que l’enfant arrive à l’école sans repas, que lui-même ne croise jamais les parents, ou encore c’est le médecin de famille qui a certaines inquiétudes en voyant l’enfant : « Dans ces cas, les outils auxquels on a accès à la protection de la jeunesse sont, dans un certain sens, plus limités. » Dans ces circonstances, il est souvent très délicat pour ces professionnels de faire un signalement qui risquerait de briser les relations avec la famille, aussi ténues soient-elles : « Ici, ce qui est essentiel, c’est de trouver la façon d’intervenir avec la famille pour travailler en collaboration avec les autres professionnels et les autres personnes qui font partie de leur communauté. » Le signalement n’est pas l’idéal parce qu’ultimement, ce qu’on veut, c’est « une référence à un service qui peut trouver une façon d’aller voir l’enfant chez lui, de développer une relation avec les parents sans nécessairement faire appel à la lourdeur de la protection de la jeunesse », explique M. Trocmé, qui déplore que les intervenants souffrent souvent du manque de partage de l’information entre professionnels. Les lois sont ainsi faites que la coordination et l’échange entre professionnels sont restreints.

Les centres jeunesse au Québec ont, à l’intérieur de leur système, une façon de distinguer les situations les plus urgentes de celles qui le sont moins. Mais, pour chacune de ces situations, les outils restent plus ou moins les mêmes, ainsi que les lois par rapport au partage de l’information et le rôle de la protection de la jeunesse, qui y est assez étroitement défini. « C’est ici qu’on cherche à trouver de nouveaux modèles qui seront plus collaboratifs, qui ne nécessiteront pas les mêmes protocoles que dans les situations les plus urgentes. »

Nico Trocmé déplore que parfois, dans la population, le rôle de la protection de la jeunesse soit loin d’être clair et qu’il soit répandu de croire qu’elle cherche à enlever les enfants à leur mère : « On voit souvent, dans les cas de violence conjugale, des hommes qui menacent leur femme victime de les dénoncer. Ils utilisent la peur de l’intervention de la protection de la jeunesse pour intimider leur conjointe. » Il est important de faire passer le message à la population que dans la grande majorité des cas — on parle de 95 % — où il y a intervention de la protection de la jeunesse dans une situation de violence conjugale, les enfants restent avec la mère.

Des pistes de solutions commencent à poindre et des initiatives voient le jour un peu partout au Québec et au Canada. On n’a qu’à penser au Dr Julien et à ses cliniques de pédiatrie sociale implantées dans plusieurs communautés ou encore aux expériences menées au Centre de protection de la jeunesse du Bas-Saint-Laurent : « Ce qui est impressionnant avec ce genre de services, c’est qu’ils sont collés à la famille. C’est ça, le défi à relever : il faut trouver une solution médiane à l’intrusion de la protection de la jeunesse, et de l’autre côté, un service en centre de santé et de services sociaux où les règlements sont assez rigides. Cet entre-deux serait un service comprenant des intervenants, des travailleurs sociaux et des infirmières qui sont prêts à se coller à ces familles qui peuvent souvent être assez désorganisées et qui font face à beaucoup de précarité. »

Comme on peut le constater, pour arrimer les services de la protection de la jeunesse à la réalité des familles, il reste du travail à faire, mais on est déjà sur la bonne voie. Et qu’est-ce qui nous manque pour y arriver ? « C’est une combinaison de plusieurs choses. Il faut d’abord avoir les outils nécessaires, des lois qui permettent des échanges d’information entre professionnels, et c’est aussi une question de mots, d’étiquette. Par exemple, la “protection” de la jeunesse ; ce titre est plus étroit que son mandat, qui inclut aussi le “bien-être” de la jeunesse. »