Saine critique de la science

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
L’Association science et bien commun organisera, la veille du colloque, le dimanche 24 mai, un 5 à 7 ouvert au public, au Café-Bistro Le Bercail, à Rimouski. La question : comment débattre de la vaccination au Québec aujourd’hui ?
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’Association science et bien commun organisera, la veille du colloque, le dimanche 24 mai, un 5 à 7 ouvert au public, au Café-Bistro Le Bercail, à Rimouski. La question : comment débattre de la vaccination au Québec aujourd’hui ?

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« Est-ce qu’on peut faire une critique de la science en étant en dehors des disciplines, comme citoyen, sans se faire accuser par les scientifiques d’être contre la science ? » Florence Piron, professeure au Département d’information et des communications de l’Université Laval, pose la question à l’autre bout du fil. Les 25 et 26 mai, elle organise, dans le cadre du congrès de l’Acfas, un colloque intitulé « Critiquer la science aujourd’hui : pourquoi, comment ? ».

La professeure refuse de voir la recherche s’enfermer dans une tour d’ivoire. Elle mène d’ailleurs, aux côtés d’une chercheuse sénégalaise, le projet Soha. Il s’agit d’un réseau d’universitaires du Québec, d’Haïti et de l’Afrique francophone intéressés par la science ouverte, une démarche qui s’ouvre notamment aux savoirs traditionnels et locaux, fait appel à la contribution de non-scientifiques dans le processus de recherche, en plus de donner libre accès à la littérature et aux données scientifiques. À travers un cours en ligne ouvert, des chercheurs africains expliqueront cette solution de rechange. Selon Mme Piron, même le cadre normatif de la science et le processus scientifique méritent d’être remis en question.

« Si la science, c’était la vérité, pourquoi ferait-on des recherches ? On fait des recherches parce que, justement, on doute. » L’affirmation semble aller de soi. Mais Mme Piron observe que certains scientifiques acceptent la remise en question lorsqu’elle vient de collègues ou de pairs, mais qu’ils font la sourde oreille lorsque des doutes sont émis par des acteurs de la société civile ou par des chercheurs associés à d’autres disciplines. En somme, l’expert se présente souvent en société comme le détenteur d’une vérité.

Or la science propose des interprétations et des modèles basés sur un état des connaissances et du monde qui bouge continuellement. Elle souligne aussi que la science constitue un produit de la culture. L’Histoire l’a bien démontré : les changements culturels ont bousculé les approches et les interprétations. Les critiques postcoloniale et féministe de la science, qui seront entre autres abordées durant le colloque, en sont des exemples. Il en va de même des cadres normatifs de la science, des processus scientifiques, des règles encadrant la recherche et des politiques de financement de la science, qui ont évolué au fil du temps, au fil des critiques, et sur lesquels la société a encore son mot à dire. « La critique doit être argumentée et rationnelle. Le science-bashing n’est pas de la critique et ne nous intéresse pas », précise-t-elle.

Brûlant d’actualité

Ce sujet de l’espace accordé à la critique s’avère brûlant d’actualité. L’Association science et bien commun organisera, la veille du colloque, le dimanche 24 mai, un 5 à 7 ouvert au public, au Café-Bistro Le Bercail, à Rimouski.La question : comment débattre de la vaccination au Québec aujourd’hui ?

Des parents ont récemment refusé de faire vacciner leurs enfants. Des maladies comme la rougeole ont refait leur apparition. « C’est inacceptable que des scientifiques disent que tout ça, c’est parce que les citoyens sont ignorants, juge Florence Piron. Les citoyens expriment des doutes, et c’est parfaitement légitime que la science soit tout le temps soumise au doute. Ce que les scientifiques devraient se dire, c’est qu’il y a quelque chose qui amène les citoyens à douter d’une pratique dont ils ne doutaient pas auparavant. Que s’est-il passé ? C’est ça, la question qu’il faut poser. » Elle évoque les dérives des compagnies pharmaceutiques ou les histoires de conflit d’intérêts dans les milieux de recherche, relatées dans les médias, comme possible explication de cette méfiance.

Mme Piron ne se dit pas contre la vaccination. Bien au contraire. Mais elle s’affiche contre « l’arrogance des scientifiques qui veulent à la fois que les citoyens soient informés et qu’ils ne critiquent pas. On peut très bien être pour la vaccination en général, trouver que c’est une invention extraordinaire qui a sauvé des millions et des milliards de vies, mais se poser des questions sur l’arrivée de nouveaux vaccins et la validité d’anciens vaccins parce que les conditions environnementales ont changé. » Selon elle, les scientifiques doivent se demander ce qu’ils projettent dans l’espace public, répondre aux questionnements et expliquer mieux les études, sans juger avec condescendance ceux qui émettent des doutes.

Climatosceptique

Mais certains acteurs sèment le doute au sujet de constats scientifiques pour satisfaire leurs intérêts politiques ou financiers. Plusieurs Québécois l’ont découvert en novembre dernier lorsque des affiches publicitaires de l’organisme albertain Friends of science prétendaient que le Soleil était la principale cause des changements climatiques, et non le CO2 ou l’activité humaine. Sebastian Weissenberger, professeur en science de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal, s’attardera, lors du colloque, aux climatosceptiques. Il examine comment ces derniers s’expriment différemment sur la place publique dans le monde anglo-saxon et en Europe. En France, par exemple, des scientifiques, bien que controversés, défendent ce point de vue à travers des publications scientifiques ou lors de débats à l’Académie des sciences. Cette approche « permet de confronter les idées et d’améliorer les théories », juge-t-il. En revanche, aux États-Unis et dans le Canada anglophone, il affirme que les industries pétrolières et du charbon financent des think tanks ou des organismes dont les messages entrent en contradiction avec le consensus scientifique au sujet des changements climatiques, souvent en s’appuyant sur des recherches biaisées pour servir les intérêts industriels. « Cela devient plus de la propagande que de la science, dit M. Weissenberger. C’est là qu’il devrait y avoir une ligne de démarcation : en ne présentant pas comme de la science ce qui n’en est pas. »

En décembre dernier, M. Weissenberger a signé une lettre du Regroupement contre la désinformation climatique, mis sur pied par un étudiant de l’UQAM, qui appelait le gouvernement fédéral à légiférer contre ce type de désinformation, comme il l’avait fait pour l’industrie du tabac. Dans ce dernier cas, une restriction à la liberté d’expression avait été acceptée pour régler un problème de santé publique. M. Weissenberger reconnaît que la question est complexe.

« La solution, c’est toujours d’augmenter la transparence et la communication », dit-il. Si la plupart des Québécois et des Européens n’adhèrent pas aux messages des climatosceptiques, c’est, selon lui, en raison de la diversité de la presse et des médias, qui ont abondamment analysé le sujet.

La tendance est mondiale et le Québec n’y échappe pas : de plus en plus de projets scientifiques font appel à la population pour mener à bien leur recherche. Dans plusieurs cas, des citoyens de tous âges mettent la main à la pâte pour collecter des données, des échantillons ou des observations qu’une équipe de chercheurs n’aurait pas les ressources d’amasser elle-même. La démarche fait d’une pierre deux coups : la recherche élargit sa cueillette de données et les citoyens sont initiés aux sujets analysés, voire à la démarche scientifique. Le 25 mai, au Cégep de Rimouski, un atelier permettra au grand public de découvrir des projets de science citoyenne s’inscrivant dans cette logique.

Parmi eux, il y a aura « Des nids chez vous ». Dans ce projet monté par l’Université du Québec à Rimouski, près de 300 familles de la région ont déjà installé chez elles une niche et ont rapporté leurs observations sur plus de 2000 oiseaux d’une centaine d’espèces. Le grand bassin d’observation permet, par exemple, de comparer la santé des oiseaux des villes et des champs. « Ce qu’on a déjà comme résultat intéressant, c’est l’apprentissage que font les enfants à travers le projet », explique Pierre Legagneaux, professionnel de recherche pour le Centre de la science de la biodiversité du Québec et coordonnateur de ce projet. « On a distribué des sondages auprès des enfants pour avoir une idée de leurs connaissances en ornithologie. On a refait le même sondage quelques mois plus tard. Globalement, ils n’augmentaient pas trop leurs connaissances, sauf les enfants qui avaient une niche chez eux. Et on avait pourtant fait des conférences dans les écoles. »

Le projet Avativut, lancé par des chercheurs de l’Université du Québec à Trois Rivières, auquel se sont joints l’Université Laval et l’INRS, délègue la collecte de données à des élèves de niveau secondaire au Nunavik. Un protocole scientifique simple a été bâti pour mobiliser les collectivités locales dans la constitution d’une importante base de données. Du matériel pédagogique pertinent a aussi été conçu et le projet est entré dans le programme des écoles secondaires de la commission scolaire Kativik. Pour répertorier les petits fruits, par exemple, les jeunes Inuits calculent la superficie d’échantillon, ramassent les fruits présents, les séparent selon leurs espèces, les pèsent, puis calculent une donnée en gramme par mètre carré. « On leur fait faire aussi des entrevues avec des aînés et des experts locaux, qui viennent parler de leurs connaissances traditionnelles sur la glace et les petits fruits, indique Josée Gérin-Lajoie, professionnelle de recherche pour les projets en milieu nordique de l’UQTR. On réussit à éveiller l’intérêt des élèves les moins engagés dans le cadre scolaire quand on fait des activités comme ça qui intègrent la culture locale. »

Aux sciences, citoyens !