Le territoire sous la loupe

Pierre Vallée Collaboration spéciale
« Est-ce que le modèle courant d’exploitation des ressources naturelles tient toujours la route ? » se demande Nathalie Lewis, professeure au Département sociétés, territoires et développement de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).
Photo: Source Arcelor Mittal « Est-ce que le modèle courant d’exploitation des ressources naturelles tient toujours la route ? » se demande Nathalie Lewis, professeure au Département sociétés, territoires et développement de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

Ce texte fait partie du cahier spécial Sciences et cultures

Le territoire, son occupation et sa gestion sont devenus aujourd’hui un sujet de réflexion. Dans le cadre du congrès de l’Acfas, un colloque, divisé en trois volets et intitulé « Le développement territorial sous la loupe », sera l’occasion, pour les chercheurs et d’autres intervenants intéressés, d’approfondir leur pensée sur le sujet.

Le premier volet, présidé par Nathalie Lewis, professeure au Département sociétés, territoires et développement de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), portera sur les inégalités sociales et environnementales. « L’usage veut que les groupes environnementaux protègent l’environnement et que les groupes sociaux dénoncent les inégalités sociales, explique Nathalie Lewis. Les deux mouvements travaillent donc en parallèle mais pas nécessairement ensemble. Ils auraient pourtant avantage à le faire, puisque les inégalités environnementales sont souvent liées aux inégalités sociales. »

Ce constat découle d’un concept anglo-saxon qui se nomme la justice environnementale. « La justice environnementale est apparue au début des années 1970, surtout aux États-Unis, où des chercheurs ont constaté que certaines pratiques nuisibles à l’environnement, comme les usines polluantes ou les sites d’enfouissement, se trouvaient surtout dans les secteurs les plus pauvres, ce qui constitue une inégalité environnementale pour les populations qui vivent dans ces secteurs. »

Selon Nathalie Lewis, il faut approcher les considérations environnementales selon de nouveaux paramètres. « Par exemple, les États protègent tous un pourcentage de leur territoire, mais ce sont des zones éloignées, sans beaucoup de pression humaine. Il est beaucoup plus difficile de protéger une zone fortement habitée. Il faut donc pousser la réflexion plus loin, croit-elle. Lorsqu’on parle de protection de l’environnement, il faut toujours se demander si cela ne va pas créer une injustice. Qui sera avantagé et qui ne le sera pas ? Aujourd’hui, il faut lier le champ des inégalités environnementales à celui des inégalités sociales. »

Ressources naturelles

Le deuxième volet de ce colloque, présidé par Marie-José Fortin, professeure à l’UQAR et titulaire de la Chaire du Canada en développement régional et territorial, porte sur l’exploitation des ressources naturelles. Le postulat de départ de Mme Fortin est que la demande pour les ressources naturelles augmente, notamment à cause des économies émergentes, ce qui va ajouter de la pression sur les régions productrices, comme le Québec.

« La question qui se pose alors, avance-t-elle, est celle-ci : doit-on répondre à cette pression en exploitant nos ressources naturelles ? La question est d’autant plus pertinente que la société civile a maintenant ses exigences, notamment en matière d’environnement et de qualité de vie. »

Et si le Québec décidait d’aller de l’avant et d’exploiter ses ressources naturelles pour répondre à la demande, une seconde question doit alors être soulevée. « Est-ce que le modèle courant d’exploitation des ressources naturelles tient toujours la route ? Ne favorise-t-il pas seulement les gros joueurs de l’industrie ? On justifie toujours la validité de ce modèle par les emplois qu’il crée. Mais il faut faire attention. Grâce aux avancées technologiques, l’exploitation des ressources naturelles nécessite de moins en moins de main-d’oeuvre et, par conséquent, crée moins d’emplois. Et les coûts environnementaux et sociaux de cette exploitation sont souvent refilés à la collectivité qui accueille l’exploitation. Dans de pareilles circonstances, on doit se demander quels sont les réels bénéfices pour la collectivité. On peut exiger que les exploitants versent des redevances plus élevées, mais, si ces dernières prennent la route de Québec, que reste-t-il pour la collectivité ? »

Ce modèle d’exploitation courant, que l’on nomme exogène, puisqu’il provient de l’extérieur, ne devrait-il pas céder le pas, en tout ou en partie, à d’autres modèles d’exploitation ? « Il existe des modèles d’exploitation endogènes, c’est-à-dire qui émergent de la collectivité et qui permettent à celle-ci d’être partie prenante de l’exploitation. N’est-ce pas là une façon d’exploiter les ressources naturelles qui favorise davantage la pérennité de la collectivité et de son économie ? De plus, je pense que le fardeau de la preuve, à savoir si un projet d’exploitation est souhaitable pour le territoire et pour la société, doit reposer dans la cour des promoteurs. C’est à eux de faire la démonstration que tous en tireront un avantage. »

Renforcer la résilience des collectivités

Le troisième volet, présidé par Steve Plante, professeur au Département sociétés, territoires et développement de l’UQAR, porte sur la résilience des collectivités aux changements climatiques. Le professeur Plante et son équipe ont réalisé une importante étude après les tempêtes qui se sont abattues en 2010 sur le Bas-Saint-Laurent ainsi que sur le Nouveau-Brunswick, provoquant hautes marées et inondations. « Nous avons sélectionné plusieurs sites, au Québec comme au Nouveau-Brunswick, qui ont tous été affectés de manières différentes, mais par la même tempête », explique-t-il.

La méthode de recherche utilisée pour cette étude est celle de la recherche partenariale. « La recherche partenariale ne s’appuie pas uniquement sur l’équipe de scientifiques, mais elle implique aussi la contribution des communautés, à la fois les communautés de pratiques, comme les agents de développement, et les communautés comme telles, soit les organismes et les municipalités. »

Cette étude, dont les résultats seront dévoilés lors du colloque, porte sur trois aspects d’une crise provoquée par les changements climatiques. « Il y a l’avant-crise, ensuite la crise elle-même et finalement l’après-crise. »

Le but de l’exercice est de donner aux collectivités des outils pour accentuer leur résilience aux crises en mettant en place un plan d’adaptation. « Un plan d’adaptation n’est pas un plan d’urgence. Un plan d’urgence se déploie uniquement lorsqu’une crise survient. Le plan d’adaptation comprend bien sûr le plan d’urgence, mais il comprend aussi un volet avant-crise et un volet après-crise. Car on doit tenir compte du fait que l’après-crise est l’avant-crise d’une prochaine crise. »