Savoir communiquer sa passion

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
Le congrès de l’Acfas est souvent l’occasion pour les doctorants de présenter pour la première fois leur thèse de recherche auprès d’un public plus large que la communauté scientifique, notamment au moyen du volet Communications libres.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Le congrès de l’Acfas est souvent l’occasion pour les doctorants de présenter pour la première fois leur thèse de recherche auprès d’un public plus large que la communauté scientifique, notamment au moyen du volet Communications libres.

Ce texte fait partie du cahier spécial Sciences et cultures

Alors que les subventions publiques pour la recherche scientifique se réduisent comme peau de chagrin, les jeunes chercheurs sont poussés à développer leurs habiletés en communications, dans le but de mieux vendre leurs projets auprès de leurs financiers, publics comme privés. Et par la même occasion, de donner le goût des sciences aux plus jeunes.

Sami Hached, jeune docteur en neurotechnologie de Polytechnique Montréal, a beau se réjouir encore de sa victoire l’an passé au concours Ma thèse en 180 secondes, organisé par l’Acfas, c’est bien à sa repartie et à ses talents de fin communicateur qu’il la doit.

« Vulgariser un sujet, ça fait partie de la magie des choses », explique-t-il. Devant un parterre de gens pas forcément experts en la matière, ni même de la communauté scientifique, il a dû défendre, comme 15 autres universitaires, sa thèse de doctorat. Son sujet portait sur un implant contrôlable à distance des voies urinaires chez les personnes incontinentes. Depuis plus de 40 ans, c’était une technologie mécanique — peu confortable et incapacitante d’un point de vue social — qui prévalait dans le domaine médical. En 3 minutes, il a su faire rire son public et lui expliquer l’importance de son projet. « En fin de compte, ça va aider quelqu’un dans le besoin. Ça réveille le bien en nous », dit le trentenaire.

Le congrès de l’Acfas est souvent l’occasion pour les doctorants de présenter pour la première fois leur thèse de recherche auprès d’un public plus large que la communauté scientifique, notamment au moyen du volet Communications libres. Mais avec Ma thèse en 180 secondes, on y ajoute une dimension compétitive. Dérivé d’un concept australien qui a vu le jour en 2008 et lancé dans sa version québécoise en 2012, le concours s’est élargi à l’international en 2014. « Le but est de développer les capacités de communication et de vulgarisation, explique Louise Dandurand, présidente de l’Acfas. C’est un exercice de concision. » Sami Hached est fier d’avoir su décrocher la première place. Sa victoire lui a permis d’ouvrir des portes dans sa carrière. « Il y a quelque temps, j’ai passé une entrevue d’embauche. Que j’aie gagné le concours, ça les a rassurés sur mes compétences. Ça leur prouve que je peux être vite convaincant. Ça donne vraiment du poids dans le CV. »

 

Communication requise

La réduction des dépenses publiques amène les scientifiques à se concurrencer sur les fonds disponibles ou à partir à la quête de subventions privées. Communiquer, c’est vital, « parce que dans les recherches de bourses et de subventions, il faut de plus en plus avoir la capacité de vendre sa science », explique Louise Dandurand.

Pour aider les doctorants et jeunes diplômés, l’Acfas a mis sur pied une journée de la relève, qui se tient depuis 3 ans en septembre. Des ateliers sur la façon de rédiger des demandes de subventions ou de développer ses compétences en communication sont au programme.

Pour affronter cette diminution, les chercheurs se tournent alors vers les bourses privées — celles offertes par des entreprises —, au risque parfois de délaisser la recherche fondamentale — celle qui n’a pas d’autre but que d’apporter de nouvelles connaissances. « C’est vrai que de plus en plus de programmes sont subventionnés par des partenariats pour de la recherche appliquée, constate la présidente de l’Acfas. Heureusement qu’il y a une évaluation dans les bourses des fonds québécois qui ne font pas de distinction. »

 

Relève professorale

L’autre effet de la diminution des fonds voués à la recherche et à l’enseignement sera la diminution du corps professoral, prophétise Sami Hached. « Ça amène à avoir moins de profs, donc de moins bonnes conditions d’accompagnement de doctorants, ou encore moins d’étudiants pris. » Selon lui, passer 7 ans en doctorat et postdoctorat pour « espérer gagner 25 000 $ de plus », sans assurance d’avoir un poste à l’université, découragera certains. Et la béquille immigratoire — Sami Hached, Tunisien d’origine, a pu profiter d’un fonds de recherche pour immigrer — est en train de faiblir, en raison du resserrement des critères de sélection du gouvernement fédéral. « Si on n’attire plus les gens les plus doués, on se ferme la porte à de grandes innovations. On est en train de casser la jambe la plus forte du pays. »

Cette situation est reconnue auprès des élèves du secondaire, selon Patrice Potvin, cotitulaire de la Chaire de recherche sur l’intérêt des jeunes à l’égard des sciences et la technologie de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université de Sherbrooke. « Même s’ils savent que les conditions de vie sont intéressantes, entre leur situation et ce rêve, ils perçoivent les études dans ce domaine comme difficiles et élitistes. Dans les sciences de la nature, par exemple, on trouve plus de gens convaincus de leur projet que de passionnés de la matière, même si certains le sont aussi. »

Selon une étude menée par le professeur et publiée en août 2014 dans le Journal of Science Education and Technology, l’intérêt des élèves du primaire et du secondaire pour les sciences diminue à l’école avec le temps, alors que l’intérêt général — consommation de nouvelles scientifiques, fréquentation des musées — augmente. Le défi des scientifiques serait alors plutôt de redonner envie aux plus jeunes et de casser le mythe du savant fou. « Leur perception du scientifique est à côté de la plaque. Ils pensent que c’est un homme âgé — les filles se sentent donc exclues —, enfermé seul dans son laboratoire, sans vie sociale. Ce n’est pas une vie très trépidante », fait valoir Patrice Potvin.

L’autre hypothèse pour ce désintérêt est le recours à des méthodes d’apprentissage académiques. « C’est le piège des cours magistraux, pas axés sur le monde qui nous entoure, souligne-t-il. On n’arrive pas à faire vivre l’éducation des sciences. Ça reste une suite de propos descriptifs, sans liens avec la réalité. »

Calquer l’apprentissage sur le moment présent, c’est ce que fait Sami Hached, qui propose des visites de son laboratoire à qui le veut, surtout les enfants. « Les jeunes ont besoin d’un petit stimulus créatif. Il faut créer du rêve auprès d’eux et les impliquer pour voir ce qu’ils pourraient faire. »

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