Une simple affaire de gènes?

La domestication du cheval mobiliserait quelque 125 gènes expliquant les adaptations physiologiques et cognitives survenues chez l’équidé au fil des siècles.
Photo: Charly Triballeau Agence France-Presse La domestication du cheval mobiliserait quelque 125 gènes expliquant les adaptations physiologiques et cognitives survenues chez l’équidé au fil des siècles.

« Si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres me font rentrer sous terre. » La peur qui fait fuir dans son terrier le renard rencontré par le Petit Prince dans le conte d’Antoine de Saint-Exupéry fait partie d’un ensemble de traits qui distinguent les animaux domestiques des animaux sauvages. Les progrès et la baisse du coût des techniques de séquençage des génomes entiers lèvent aujourd’hui le voile sur les bases génétiques de ces caractéristiques.

Selon une étude publiée en décembre dans la revue américaine PNAS, la domestication du cheval mobiliserait quelque 125 gènes expliquant les adaptations physiologiques et cognitives survenues chez l’équidé au fil des siècles. Parmi les groupes de gènes reliés à la domestication, l’un est impliqué dans le rythme cardiaque et le développement musculaire, tandis qu’un autre est associé à des fonctions cognitives telles que le comportement social, les capacités d’apprentissage, ou la réponse à la peur. « Ces résultats ne sont pas surprenants quand on observe les capacités sélectionnées chez le cheval pour la domestication », explique Ludovic Orlando, du Muséum d’histoire naturelle de Copenhague, qui a dirigé cette étude.

Pour obtenir ces résultats, les auteurs ont utilisé une approche inédite. Ils ont analysé les génomes de deux chevaux fossiles découverts en Sibérie, qui vivaient à une époque antérieure à la domestication. Ils les ont comparés à ceux de cinq races de chevaux domestiques, ainsi qu’à celui d’une espèce sauvage originaire de Mongolie, le cheval de Prjevalski, qui n’a jamais été domestiquée. Constat : les signatures repérées dans les 125 gènes des chevaux domestiques étaient absentes non seulement des gènes homologues du cheval de Prjevalski, mais aussi de ceux des chevaux fossiles, prouvant qu’elles découlent bien de la domestication de l’animal et non d’autres facteurs.

L’équipe de Leif Andersson, de l’Université d’Uppsala, en Suède, a utilisé une approche similaire pour authentifier la domestication du lapin de garenne, survenue il y a 1400 ans par des moines de la région actuelle du Languedoc. L’étude du génome de lapins domestiqués a permis d’associer une centaine de gènes à cette domestication, notamment ceux associés au développement du cerveau et du système nerveux. L’un d’eux intervient notamment dans la réactivité face à une menace, qui confère au lapin de garenne sa capacité à détaler à l’approche de l’homme. « L’implication de tels gènes dans la domestication s’applique à de nombreuses espèces domestiquées, mais cela n’a jamais été montré aussi explicitement que par cette étude », commente Leif Andersson, dont les travaux ont été publiés en août 2014 dans Science.

 

Les sept vies et 281 gènes du chat

D’autres études menées chez le chat et la vache confirment aussi le rôle des gènes liés aux fonctions cognitives. La domestication du chat mobiliserait ainsi 281 gènes, selon une autre étude parue en novembre dans PNAS. Parmi eux, plusieurs sont déjà connus pour intervenir dans les fonctions cognitives ou sensorielles, notamment la réaction à la peur, l’odorat ou les capacités d’apprentissage. Chez la vache, la domestication cible en outre des gènes associés à la couleur du pelage, un trait marquant chez cette espèce domestiquée.

 

Des chiens encore trop loups

La domestication du chien date-t-elle du paléolithique, ère des chasseurs-cueilleurs, ou du néolithique, celle de l’élevage, plus récente (10 000 ans) ? La question continue de diviser les scientifiques. La découverte en 2002 et 2009 de crânes identifiés comme ceux de chiens, sur des sites en Russie et en Belgique, avait permis de faire remonter cette domestication à l’ère paléolithique. Mais les crânes de canidés sur lesquels reposent ces études seraient en fait des crânes de loups, d’après le résultat d’une analyse 3D, publiée cette fois dans Nature le 5 février. Cette technique plus précise que celle utilisée jusqu’ici a en effet permis de déceler sur ces crânes des détails morphologiques caractéristiques de Canis lupus. La domestication du chien pourrait donc bien dater du néolithique, à l’époque où les loups se seraient rapprochés des premiers villages construits par l’homme pour y trouver plus facilement de la nourriture.

D'après Le Monde