Une recherche de moins en moins distincte

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
«Je le répète : le gouvernement n’a pas annoncé ses couleurs à l’égard de la PNRI», dit la présidente de l'Acfas, Louise Dandurand.
Photo: Université Concordia «Je le répète : le gouvernement n’a pas annoncé ses couleurs à l’égard de la PNRI», dit la présidente de l'Acfas, Louise Dandurand.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En novembre dernier, l’Association canadienne pour le savoir (Acfas) a appelé les chercheurs à se faire entendre pour protéger les investissements gouvernementaux en recherche. Entrevue avec sa présidente, Louise Dandurand, dans un contexte politique qui laisse planer plusieurs doutes sur l’avenir de la recherche universitaire.

Le gouvernement Couillard demeure flou sur ce qui subsistera de la Politique nationale de la recherche et de l’innovation (PNRI). Est-ce que cela vous inquiète ?

Nous sommes extrêmement inquiets. La communauté scientifique l’est dans son ensemble. Depuis l’arrivée du gouvernement Couillard, c’est le silence radio. Une première décision qui nous a surpris et inquiétés, ce fut de scinder le couple « recherche » et « innovation » dans deux ministères différents. C’est une décision que je ne m’explique pas et qui trahit une incompréhension de ce qu’est un processus de recherche et de ses rouages intrinsèques. La recherche fondamentale aboutit à des innovations et c’est un continuum qu’on ne peut pas briser ou scinder artificiellement sur des bases administratives. Ensuite, la seule fois où le gouvernement s’est prononcé sur la PNRI de façon formelle, c’est pour dire, dans son texte accompagnant le premier budget Leitão, que les conclusions du Sommet sur l’enseignement supérieur et la PNRI allait faire l’objet d’un examen de la Commission de révision permanente des programmes, présidée par Lucienne Robillard. À cette inquiétude s’ajoutent des décisions comme celles prises récemment au ministère de la Faune, où l’on a congédié des scientifiques, ou celle prise juste avant Noël de supprimer les subventions à des organismes de culture scientifique. Le ministre a fait volte-face deux jours plus tard dans ce dernier cas, mais le fait qu’on a pu prendre cette décision témoigne d’une incompréhension de la valeur profonde de la science, de la recherche, de la technologie et de la culture scientifique dans une société qui se veut innovante.

L’Acfas avait été mandatée par le gouvernement du Québec, avec l’Association pour le développement de la recherche et de l’innovation du Québec (ADRIQ), pour mener les consultations sur la PNRI. Que la politique soit étudiée par la Commission permanente de révision des programmes, est-ce que vous l’interprétez comme un désaveu du travail que vous avez accompli ?

Le mot « désaveu » est peut-être un peu fort. Ce n’est pas tellement qu’on n’accorde pas d’importance au travail de l’Acfas et de l’ADRIQ qui dérange, mais qu’on n’accorde pas d’importance à la teneur de cette consultation, à son existence même, au fait que la communauté scientifique s’est fortement prononcée. Je ne peux pas encore parler de désaveu, car je ne sais pas quels seront les résultats de la réflexion de Mme Robillard et de ses collègues, mais très certainement d’une omission d’accorder à cette consultation le poids qu’elle devrait avoir.

Dans les dernières semaines, plusieurs scénarios proposés par les établissements universitaires pour absorber les compressions ont fait les manchettes, que ce soit des réductions de salaire, des suppressions de cours, la fusion de départements ou des gels des embauches. Est-ce qu’il y a des signes selon lesquels la recherche sera aussi bientôt touchée ?

Cela va de soi que, si les universités sont davantage coupées, il y aura des effets en cascades. Si on envisage de réduire le nombre de professeurs, d’augmenter la charge de cours et de réduire les salaires, le pouvoir d’attraction des universités québécoises pour les chercheurs de très haut calibre ou la rétention de ces chercheurs vont diminuer considérablement. Ce faisant, la qualité de la recherche va également diminuer.

Vous avez accueilli tièdement la nouvelle Stratégie des sciences, de la technologie et de l’innovation du Canada en décembre dernier. Vous avez salué les sommes annoncées, mais vous vous êtes montrés inquiets devant les modalités. Que redoutez-vous ?

Sur le programme Apogée, des fonctionnaires vont siéger au comité d’évaluation (voir texte ci-dessous). C’est, à notre avis, quelque chose d’absolument aberrant. On exprime aussi, de façon beaucoup plus générale, une inquiétude quant aux orientations très appliquées des programmes de recherche soutenus par le gouvernement fédéral.

Quels sont les impacts directs de cette stratégie adoptée à Ottawa sur la recherche universitaire au Québec ?

Dans la mesure où l’on exige de plus en plus que les projets de recherche soient financés en partenariat, et essentiellement en partenariat avec le secteur privé, ça déséquilibre le système. Dans le mémoire qu’on a remis à la commission Robillard, l’Acfas disait qu’un système équilibré favorise l’ensemble des disciplines et soutient tout aussi bien la recherche fondamentale que la recherche appliquée. C’est ce déséquilibre-là qui est très inquiétant et qui a des retombées sur la recherche universitaire au Québec et au Canada. Ça risque de pervertir, d’une certaine façon, la finalité de la recherche universitaire et la recherche elle-même. Je ne dis pas que le péril est imminent. Il continue à se faire encore beaucoup de recherches fondamentales dans les universités. Je crois qu’on exagère parfois avec le terme « marchandisation du savoir », mais c’est un enjeu à propos duquel il faut être extrêmement vigilant. Et la pente très savonneuse sur laquelle s’est engagé le gouvernement fédéral, si elle devait s’accélérer, risque de faire du tort à l’essence même de l’activité de recherche et à son importance dans la société.

Est-ce que le combat politique pour le financement de la science est similaire devant Québec et Ottawa ?

Il y a malheureusement de plus en plus de similitudes. Je dis ça sous toutes réserves, car le gouvernement du Québec n’a pas encore annoncé ses couleurs. Des décisions, même si elles ont été renversées, prises à l’égard d’organismes de culture scientifique, comme le magazine Les débrouillards, sont extrêmement inquiétantes. Cela ressemble beaucoup à ce qui se passe au fédéral. Le Québec a été pendant des décennies un modèle au sein du Canada en ce qui concerne le soutien à la recherche. Et on est malheureusement en train de s’éloigner de ce modèle en diminuant ou en coupant l’aide à la recherche. Si ça devait s’avérer, on diminuerait le pouvoir concurrentiel qu’ont eu, de tout temps, les chercheurs québécois auprès des organismes fédéraux. Le Québec avait des structures particulièrement visionnaires. Et maintenant, tout ça est en train de s’effriter, de s’éroder. Je le répète : le gouvernement n’a pas annoncé ses couleurs à l’égard de la PNRI. Mais son silence est inquiétant.

En novembre dernier, vous avez publié une lettre ouverte invitant les chercheurs à agir et à se faire entendre pour défendre la recherche devant les mesures d’austérité. Est-ce que la réponse vous a satisfaits ?

Je n’ai pas connu d’aussi grande mobilisation de chercheurs au Québec ou au Canada. On a eu, à ce jour, plus de 6600 signatures. Lorsque des pétitions pancanadiennes de chercheurs atteignaient 2000 noms, c’était considéré comme quelque chose d’extraordinaire. Au début du mois de décembre, il y a plus de 150 chercheurs qui ont répondu à notre appel et qui ont écrit aux 125 députés de l’Assemblée nationale une lettre personnalisée, qui faisait état de l’importance de leur propre recherche. C’est une mobilisation sans pareille de la communauté scientifique. La consultation que nous avons tenue sur la PNRI a enclenché une mobilisation permanente de la communauté scientifique et on s’en réjouit.