Vaincre l’insomnie, c’est possible

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
À l’heure actuelle, le traitement de première ligne et celui qui fonctionne le mieux, c’est la thérapie cognitivo-comportementale, contrairement aux <em>« somnifères, qui, à la longue, perdent de leur efficacité et rendent dépendant »</em>.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir À l’heure actuelle, le traitement de première ligne et celui qui fonctionne le mieux, c’est la thérapie cognitivo-comportementale, contrairement aux « somnifères, qui, à la longue, perdent de leur efficacité et rendent dépendant ».

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le froid qui fige le Québec depuis quelques jours donne des envies de dormir jusqu’au printemps… Mais, pour les insomniaques, la simple pensée d’une nuit sans réveil est inimaginable, alors, pour ce qui est de dormir pendant des semaines ! Pourtant, de nouvelles recherches pourraient permettre à ces insomniaques de retrouver le sommeil perdu.

Certains n’ont aucun mal à s’endormir en avion ou dans le métro. D’autres réussissent même à dormir dans un déluge de décibels. Pour les insomniaques, c’est une tout autre histoire alors que, pour eux, le moindre bruit réussit à les garder éveillés pendant des heures. Pourquoi cette injustice ?

La cartographie du sommeil

Dans la plupart des troubles du sommeil, on montre du doigt le stress comme le principal responsable des cas d’insomnie. Mais le sommeil nous cache encore certains mystères, qu’a voulu élucider le Dr Thien-Thanh Dang-Vu, un médecin spécialiste de la neurologie diplômé de l’Université de Liège qui a rejoint l’Université Concordia en 2012, où il détient un poste de professeur adjoint en imagerie clinique. Depuis 2004, le Dr Dang-Vu mène des travaux de recherche qui visent à mieux cerner les mécanismes du sommeil.

« À l’Université de Liège, nos premiers travaux consistaient à utiliser l’imagerie par résonance magnétique (IRM) afin d’observer l’activité cérébrale des dormeurs », explique le Dr Dang-Vu. Couplés à des électroencéphalogrammes, ces tests ont permis d’établir, lors de cette première phase des travaux, qu’une activité assez complexe se produit dans certaines régions du cerveau lors du sommeil et de déterminer le rôle important de celle-ci dans les processus de l’apprentissage et de la mémoire. « Ces travaux se focalisaient sur ce qu’on appelle les oscillations cérébrales ou les fuseaux du sommeil », deux termes qui désignent une activité alternée. Contrairement à son mode de fonctionnement en continu durant la journée, le cerveau, lorsqu’on dort, est actif, mais de manière phasique, cyclique. Ces phases d’activité et de silence alternent et finissent par créer un rythme. « On suspectait le phénomène avec les enregistrements faits au cours du sommeil chez les animaux, mais c’est la première fois qu’on pouvait l’observer chez l’humain avec des techniques non invasives. » On venait d’établir la cartographie du sommeil.

Dans un deuxième temps, le Dr Dang-Vu et son équipe ont voulu comprendre quelle était la fonction de ces oscillations du sommeil : on a calculé leur nombre, on a mesuré leur amplitude et on a évalué leur durée. Puis, on a ensuite voulu examiner comment le cerveau réagissait au bruit au cours du sommeil et « on a découvert que le cerveau est capable de percevoir le bruit lorsqu’on est endormi : les aires impliquées dans l’audition sont actives lorsqu’on simule des bruits, mais pas n’importe quand ».

On sait maintenant que, lorsqu’est produite cette oscillation du sommeil, le son ambiant ne passe pas, le cerveau le bloque. Ce qui a permis de mieux comprendre le rôle de ces oscillations et de déterminer que plus le cerveau en produit, moins on est sensible au bruit et plus on profite d’un sommeil plus stable. Ces oscillations, différentes d’une personne à l’autre, expliquent potentiellement nos différences dans le sommeil. Le Dr Dang-Vu et son équipe cherchent maintenant à savoir si les personnes qui produisent moins de fuseaux de sommeil sont plus à risque de développer de l’insomnie.

Le stress, oui, mais les gènes aussi

C’est bien connu, en période d’examens, les étudiants sont stressés. C’est pourquoi une étude clinique du Dr Dang-Vu s’est penchée sur un groupe d’étudiants universitaires. On les a regardés dormir au début d’un trimestre, au moment où le stress n’est pas élevé, et à la fin de celui-ci pendant la période d’examens, là où le stress est à son comble. « On s’est rendu compte qu’un certain nombre de ces étudiants vont développer des symptômes d’insomnie en période d’examens… C’est assez logique ! Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on a découvert que ceux qui avaient plus tendance à développer cette insomnie sont ceux qui, de manière générale, avaient moins de fuseaux. »

Grâce à l’IRM et aux études menées sur les animaux, on sait que ces fuseaux sont générés par des interactions des neurones du thalamus et du cortex. Ce sont des boucles d’interactions qui génèrent ces fuseaux. On sait aussi que l’architecture du sommeil est en partie déterminée par les gènes qui contribuent à la plus grande intensité de ces oscillations du sommeil. « On aimerait bien pouvoir les induire et les augmenter, ces oscillations, afin de tenter de désensibiliser les gens à l’insomnie. Il y a plusieurs instituts de recherche qui s’y intéressent, mais on n’a pas encore réussi à le faire de manière spécifique. »

Un autre projet de recherche du Dr Dang-Vu vise à découvrir si la présence plus ou moins importante des oscillations du sommeil est cruciale dans le traitement de l’insomnie. « On a des résultats préliminaires qui vont dans ce sens et qui semblent démontrer que ceux qui ont tendance à mieux répondre aux traitements de l’insomnie sont ceux qui possèdent plus de ces fuseaux. »

À l’heure actuelle, le traitement de première ligne et celui qui fonctionne le mieux, c’est la thérapie cognitivo-comportementale, contrairement aux « somnifères, qui, à la longue, perdent de leur efficacité et rendent dépendant ». Mais, malheureusement, cette thérapie n’est efficace que pour les deux tiers des patients. Les plus récentes recherches de l’équipe du Dr Dang-Vu s’appliquent à tenter de prédire quel patient réagira bien à la thérapie. Ultimement, on pourra ainsi concevoir de nouveaux traitements qui viendront s’associer aux traitements existants.

Dans les laboratoires du Dr Dang-Vu, on entamera prochainement une troisième phase de recherche et « ce sera probablement celle qui va durer le plus longtemps ! » Cette étape consistera à tenter soit de modifier les oscillations à l’aide de différents traitements, soit de planifier des traitements qui seront plus efficaces chez les patients qui produisent moins de ces oscillations, mais sans nécessairement les modifier. Cette phase n’est pas encore en place, mais « elle consistera à confirmer nos résultats et à les étendre, c’est ce vers quoi on tend ».

Il existe encore une autre étude qui tient à coeur au Dr Dang-Vu. Cette phase intermédiaire du projet de recherche s’efforce de mieux comprendre l’efficacité des traitements de l’insomnie. Des études récentes montrent que les gens souffrant d’un trouble du sommeil, particulièrement les personnes âgées, ont plus de risques de développer une maladie neurodégénérative telle que la maladie d’Alzheimer. Un objectif du programme de recherche est d’essayer de voir si, en traitant l’insomnie avec les traitements qui existent déjà, il est possible d’améliorer la mémoire des gens. Dans une certaine mesure, les insomniaques ont des déficits, parfois discrets et parfois plus prononcés, au niveau de la mémoire. On croit que ces déficits peuvent s’accumuler, surtout chez les personnes âgées qui consomment des somnifères.

« Le quart des personnes âgées subissent des insomnies de manière chronique et on sait que presque la moitié de ces insomniaques font usage de somnifères, des médicaments nocifs pour la mémoire. » Avec ces deux facteurs de risque, le défi est d’arriver à traiter ces personnes avec des approches non pharmacologiques et en même temps de faire en sorte qu’elles cessent leur consommation de somnifères, « on aimerait ainsi vérifier si cette forme de traitement permettrait d’améliorer la mémoire de ces personnes ». Cette voie pourrait potentiellement prévenir et diminuer les risques de développer la maladie d’Alzheimer. « Actuellement, il n’y a pas de médicament pour soigner cette maladie, il faut donc essayer d’agir sur tous les facteurs de risque. » On vieillit tous et on ne peut rien y faire. Mais on dort tous aussi et, sur le sommeil, on peut agir.