L’anorexie: un trouble génétique induit par l’environnement

Les chercheurs ont observé que plus les patientes souffraient d’anorexie nerveuse depuis longtemps, plus ces altérations de la méthylation de l’ADN étaient abondantes.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Les chercheurs ont observé que plus les patientes souffraient d’anorexie nerveuse depuis longtemps, plus ces altérations de la méthylation de l’ADN étaient abondantes.
L’anorexie nerveuse, tout comme la boulimie, ne découle pas uniquement d’une préoccupation obsessive de son image corporelle, elle résulte de prédispositions génétiques et de modifications épigénétiques survenues durant la gestation, l’enfance, voire tout au cours de la vie.​
 

Un nouvel article sous presse vient ajouter de nouvelles données prouvant que l’anorexie nerveuse est bel et bien une manifestation biologique de la modification des gènes par l’environnement. L’étude menée par Howard Steiger, chef du Programme des troubles de l’alimentation de l’Institut Douglas, en collaboration avec Linda Booji, chercheuse au CHU Sainte-Justine, indique que l’ADN des femmes anorexiques présente des patrons de méthylation altérés comparativement à celui de femmes ne présentant aucun trouble alimentaire. Les résultats qui seront publiés prochainement dans l’International Journal of Eating Disorders montrent que ces altérations de la méthylation de l’ADN sont particulièrement prononcées dans des gènes intervenant d’une part dans l’entreposage des gras, dans les fonctions hépatiques et rénales ainsi que dans les processus inflammatoires — autant d’éléments affectés par la dénutrition —, et d’autre part dans l’anxiété, l’équilibre émotionnel et les comportements sociaux.

Qui plus est, les chercheurs ont observé que plus les patientes souffraient d’anorexie nerveuse depuis longtemps, plus ces altérations de la méthylation de l’ADN étaient abondantes. « Le fait que l’on observe une corrélation entre la chronicité de la maladie et la sévérité de ces altérations indique fort probablement que celles-ci sont secondaires à la maladie, qu’elles en sont une conséquence », précise Howard Steiger, avant de faire remarquer qu’au cours de la maladie, les traits de personnalité de la personne anorexique, tels qu’une tendance au perfectionnisme, s’amplifient. « Plus la personne devient dénutrie, plus ces traits s’accentuent. Nous croyons qu’il s’agit là d’un des facteurs qui contribuent à ancrer la maladie et qui jouent un rôle dans sa pérennisation, parce que la personne devient très obsessive, au point où elle a l’impression d’être obligée de maintenir ces comportements alimentaires inadaptés. »

Or, justement, la récente découverte d’Howard Steiger et Linda Booji met en lumière des altérations épigénétiques, qui en ayant des répercussions sur la physiologie et le fonctionnement du système nerveux contribuent à la chronicité de la maladie. Ces résultats soulignent aussi l’importance de traiter le plus tôt possible les personnes qui développent cette maladie, ajoute M. Steiger. « Ces études épigénétiques nous permettent d’espérer la mise au point de substances pharmacologiques qui viseraient à rectifier ces anomalies, en augmentant ou diminuant la méthylation, selon ce qui est requis. »

L’équipe de M. Steiger évalue actuellement les patrons de méthylation chez des personnes se trouvant dans un état de dénutrition sévère, et aussi quand elles se réhabilitent et reprennent du poids. « Cette étude nous permettra ainsi de savoir si le rétablissement de comportements alimentaires sains se traduit par un retour à la normale des signatures de méthylation. »

Pour Howard Steiger, cette nouvelle étude confirme une nouvelle fois que l’anorexie nerveuse est un trouble complexe d’origine génétique et non pas un trouble strictement socioculturel ou psychologique.

Au départ, les personnes possèdent une prédisposition génétique. Les études sur la transmission génétique du trouble chez les vraies jumelles montrent en effet que si l’une souffre d’anorexie nerveuse, dans 60 à 70 % des fois sa soeur jumelle en sera aussi atteinte.

« Les personnes souffrant d’anorexie nerveuse restrictive dans sa forme classique ont souvent une préférence pour l’ordre, la symétrie. Elles aiment que les choses soient contrôlées et prévisibles. Les personnes qui développent la boulimie ont plutôt tendance à dramatiser, à rechercher de nouvelles sensations et le risque. On comprend que ce sont des différences biologiques qui sous-tendent ces traits de personnalité », souligne M. Steiger.

Un dialogue entre les gènes et l’environnement

À cette prédisposition génétique s’ajouteront ensuite des altérations dans la méthylation de l’ADN durant la vie foetale et l’enfance. En effet, des études ont montré que les stress vécus par la mère durant sa grossesse peuvent altérer les patrons de méthylation de l’ADN du foetus. Par exemple, des données suggèrent l’occurrence d’une hyperméthylation du gène contrôlant la sensibilité des récepteurs des glucocorticoïdes — qui se lient à l’hormone du stress, le cortisol — qui diminuerait la capacité de la personne à gérer le stress. Or, ces récepteurs interviennent dans l’axe hypothalamo-pituito-surrénal, ou axe du stress, qui participe à la régularisation du stress, mais aussi au contrôle de l’entreposage de gras, et de ce fait a un rôle à jouer dans les problèmes de cholestérol et de diabète. Des altérations à ce niveau prédisposent non seulement à des problèmes d’adaptation au stress, mais aussi à des troubles de l’alimentation.

L’état nutritionnel de la mère est aussi très important durant la grossesse. Une étude effectuée auprès de la population néerlandaise ayant vécu une grande famine durant la Deuxième Guerre mondiale a montré que les enfants nés de femmes ayant souffert de malnutrition étaient prédisposés à l’obésité et présentaient un risque élevé de consommer des drogues et de développer une maladie psychiatrique.

Des effets épigénétiques semblables peuvent aussi être transmis par le père à l’enfant. Car si le père vit des événements stressants, son propre génome subira alors des changements épigénétiques, lesquels seront également présents dans ses spermatozoïdes, dont l’un participera à la conception de l’enfant.

Durant l’enfance

Les événements stressants vécus durant les premières années de la vie peuvent aussi induire des altérations dans la méthylation de l’ADN. L’équipe de M. Steiger a notamment observé que les personnes atteintes de boulimie ont souvent vécu des traumatismes durant l’enfance qui ont altéré les patrons de méthylation de certains gènes importants dans la régulation du stress et le contrôle des pulsions et des humeurs.

Finalement, c’est lorsque la personne s’imposera une restriction calorique prolongée que la pathologie apparaîtra. « Le régime alimentaire est le déclencheur. Il allume la bombe qui s’est constituée à mesure que s’accumulaient les modifications épigénétiques, illustre M. Steiger. Imaginez, la personne est déjà vulnérable en raison de diverses expériences de vie qui ont altéré sa méthylation, et voilà qu’elle s’impose une restriction calorique féroce qui entraîne une déficience en acide folique et en vitamine B12, qui sont des donateurs de méthyle et donc qui participent directement à la méthylation ! »

Le déclencheur serait donc cette référence au corps mince comme idéal de beauté.

« Il faut revoir certaines des valeurs qui circulent dans notre culture, qui poussent beaucoup de personnes qui ont pourtant un poids santé à avoir l’impression qu’elles sont grosses et qu’elles doivent perdre du poids. Cela favorise toutes sortes de pratiques qui indirectement peuvent devenir très dangereuses. Il faudrait aider les gens à trouver d’autres sources d’estime de soi que la forme idéale et unique du corps que l’on voit dans les revues de mode », estime Howard Steiger, qui est coprésident de la charte québécoise pour une image saine et diversifiée, un projet du gouvernement du Québec.

Traitement de l’anorexie

Les traitements sont toujours psychologiques. « La personne n’a pas un problème de poids, mais elle a peur de prendre du poids », souligne Howard Steiger. On traite donc cette peur comme on traite une phobie, en aidant la personne à réévaluer ses croyances et à affronter les situations qui lui font peur.

Des médicaments, comme des antidépresseurs, peuvent parfois être un outil pour aider à stabiliser le système sérotoninergique (impliqué dans la dépression), qui a pu être mis à mal par la restriction alimentaire, car le cerveau fabrique de la sérotonine à partir du tryptophane qu’il trouvera dans la nourriture. Mais ils ne constituent pas un traitement en soi.

La nourriture est le médicament de base, mais il faut la réintroduire très graduellement. « Le traitement ne consiste pas à forcer les gens à manger et à prendre du poids », affirme M. Steiger, avant de rappeler que son étude la plus récente mettant en lumière les séquelles de la dénutrition sur l’épigénome montre à quel point la nourriture est importante. « On peut donc imaginer que certains aliments ou nutriments, comme l’acide folique, pourraient avoir des effets thérapeutiques chez des personnes dénutries. » Mais tout cela doit être évalué.

Épigénétique et méthylation

La méthylation de l’ADN est un mécanisme moléculaire normal qui permet de contrôler l’expression des gènes. Lors de la méthylation de l’ADN, un groupement méthyle se lie à un des nucléotides de l’ADN. Habituellement, la méthylation de l’ADN d’un gène interrompt son expression, mais parfois elle l’augmente indirectement en bloquant l’activité d’un autre gène produisant un facteur qui suspend l’expression du gène.

On dit que la méthylation de l’ADN est un processus épigénétique, car elle ne modifie pas la séquence de nucléotides qui compose la molécule d’ADN.

La méthylation de l’ADN est toutefois influencée par l’environnement. Des facteurs sociaux, nutritionnels et toxicologiques peuvent en effet modifier les patrons de méthylation en place. « C’est ainsi que les gènes apprennent de l’environnement et s’ajustent en fonction de l’environnement », explique Howard Steiger avant d’ajouter que des modifications épigénétiques peuvent aussi être responsables de maladies.

Les altérations dans les patrons de méthylation n’induisent toutefois pas des changements dans les gènes, mais plutôt dans l’épigénome, soit dans l’expression des gènes. Néanmoins, ces altérations sont héréditaires, elles se transmettent d’une génération à l’autre.

Anorexie et boulimie

Au Québec, la prévalence de l’anorexie nerveuse et de la boulimie est comparable à celle observée dans tous les autres pays industrialisés.

1 % des jeunes femmes (de 12 à 30 ans) souffrent d’anorexie nerveuse.

2 % sont atteintes de boulimie.

10 % présentent une forme sous-clinique d’un trouble alimentaire qui entraîne néanmoins des effets nocifs sur la santé physique.

Un garçon pour 10 filles est atteint d’anorexie.

La boulimie est en croissance chez les hommes.

L’anorexie nerveuse peut être de type restrictif ou boulimique. Certaines personnes peuvent se restreindre pendant des décennies, mais plus de la moitié des personnes atteintes d’anorexie nerveuse vont éventuellement, soit un an et demi après la restriction calorique excessive, développer des symptômes boulimiques, qui se traduisent par une alternance d’excès et de purge.

L’anorexie nerveuse semble débuter de plus en plus jeune « en raison de notre culture qui sexualise les enfants à un âge de plus en plus précoce. On vend des ensembles à manucure pour les enfants de deux ans. Très tôt, les jeunes filles sont sensibilisées à l’idée d’être attirantes », souligne Howard Steiger. Les oestrogènes figurent aussi parmi les facteurs de risque de l’anorexie et c’est l’une des raisons pour lesquelles les femmes sont plus nombreuses à souffrir d’anorexie, et que la maladie apparaît à la puberté, quand les oestrogènes deviennent actifs. Or, la puberté survenant de plus en plus tôt chez les filles, cela expliquerait le fait que l’anorexie se manifeste à un âge de plus en plus précoce.

La boulimie présente des périodes de perte de contrôle sur l’alimentation, qui prennent la forme d’orgies alimentaires, suivies d’une période de compensation, où la personne se fait vomir, abuse de laxatifs, fait de l’exercice compulsivement, voire donne du sang dans l’espoir de se purger des calories.

L'importance de l'apparence corporelle chez les jeunes

Seulement la moitié des élèves du secondaire sont satisfaits de leur apparence corporelle, indiquent les données recueillies lors de l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire en 2010-2011, menée par l’Institut de la statistique du Québec. Plus troublant encore, 41 % des filles ayant un poids normal rêvent d’être plus minces encore.

Les filles vivant dans une famille monoparentale ou se considérant comme moins à l’aise financièrement que leurs camarades de classe sont plus nombreuses à désirer une silhouette plus fine que celles vivant dans une famille biparentale ou en garde partagée, et que celles se percevant aussi ou plus à l’aise financièrement que leurs pairs. En fait, environ 53 % des filles qui bénéficient d’un soutien élevé de la part de leurs parents ou de leurs amis sont satisfaites de leur apparence.

L’enquête révèle aussi que 24 % des filles ont un faible niveau d’estime de soi comparativement à 14 % des garçons, et que 30 % des filles qui désirent être plus minces présentent une faible estime de soi.

Parmi les filles insatisfaites de leur apparence, environ 8 % avaient reçu un diagnostic de dépression, et parmi les garçons qui désirent une silhouette plus forte, 9 % souffrent d’anxiété.

Au moment de l’enquête, 70 % des filles et 48 % des garçons avaient expérimenté une méthode de restriction alimentaire dans le but de perdre du poids ou de le maintenir. Les méthodes les plus couramment employées consistaient à s’entraîner de façon intensive (43 % des filles y avaient eu recours et 62 % des garçons) et à sauter des repas souvent ou quelques fois au cours des six mois ayant précédé l’enquête (33 % des filles et 20 % des garçons). Parmi les autres stratégies d’amaigrissement auxquelles ont eu recours les filles figurent : ne pas manger pendant toute une journée (14 %), suivre une diète (13 %), commencer ou recommencer à fumer (7 %) et se faire vomir, prendre des laxatifs ou des coupe-faim (4 %).

L’Institut de la statistique conclut ce portrait en rappelant que « le contrôle du poids chez les jeunes, s’il s’avère nécessaire, doit plutôt se traduire par une saine alimentation et un mode de vie physiquement actif ».


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