Et si l’usage du stylo disparaissait complètement…

Abandonner l’écriture manuscrite au primaire pourrait engendrer des difficultés en lecture. Et à l’âge adulte, la prise de notes sur un clavier d’ordinateur plutôt qu’à la main est moins efficace pour apprendre de nouveaux concepts, suggèrent diverses études scientifiques.

Fastidieuse pour les jeunes enfants, l’écriture manuelle est boudée par certains, même par plusieurs pédagogues qui lui préfèrent le clavier, devenu le principal outil de communication aujourd’hui. Or un tel choix pourrait être néfaste, selon Jean-Luc Velay et Marieke Longchamp, de l’Institut de neurosciences cognitives de la Méditerranée, à Marseille. Ces neuroscientifiques en sont persuadés depuis qu’ils ont observé, grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMF), l’activité du cerveau d’adultes auxquels on avait demandé de lire des lettres et des pseudo-lettres (n’ayant aucune signification). En fait, la vue des lettres, au contraire des pseudo-lettres, active une zone du cortex prémoteur impliqué dans la planification et l’organisation des mouvements.

Or cette même aire du cerveau est également activée lors de l’écriture manuelle de lettres et de symboles inconnus, confirmant que cette région cérébrale est bel et bien liée à l’écriture. « Le mouvement d’écriture laisse une trace, une mémoire sensori-motrice qui est réutilisée au moment où on lit », explique M. Velay, dans la revue Science et vie.

Et pour vérifier s’il est nécessaire d’écrire pour apprendre à lire, ces mêmes chercheurs ont enseigné à certains élèves de la maternelle des lettres en les écrivant à la main et à d’autres en les tapant sur un clavier. Au final, les lettres apprises à la main étaient mieux reconnues que celles apprises au clavier, lors de tests de lecture. Des résultats comparables ont été obtenus chez des adultes à qui on apprenait une langue étrangère.

« Si l’enfant n’a pas appris à écrire à la main, la mémoire sensori-motrice des lettres est absente chez lui. Cela peut diminuer ou ralentir sa capacité à identifier des caractères. On peut imaginer qu’il rencontrera des difficultés à lire des textes », affirme M. Velay.

Karin James, de l’Université de l’Indiana, est arrivée aux mêmes conclusions après avoir montré à des enfants de quatre à cinq ans à écrire des lettres et à d’autres à simplement les visualiser, comme lorsqu’on se sert d’un ordinateur. Encore une fois, les enfants ayant appris à tracer les lettres les identifiaient plus facilement que les autres, et cette tâche activait chez eux un réseau de neurones. Un réseau, associé au « circuit de la lecture », qui n’est pas activé chez les enfants ayant assimilé les lettres sans les écrire.

Une autre étude, de Pam Mueller de l’Université Princeton et Daniel Oppenheimer de l’Université de Californie à Los Angeles, a montré que les étudiants universitaires qui prenaient leurs notes de cours avec l’ordinateur réussissaient moins bien dans les épreuves de conceptualisation que ceux recourant aux notes manuscrites. Plusieurs études ont déjà démontré que l’ordinateur distrait les élèves, moins prompts à participer aux discussions en classe, et compromet ainsi leur apprentissage. Même quand l’appareil, non connecté à Internet, ne sert qu’au traitement de texte — comme dans l’étude de Mueller et Oppenheimer —, il pousse les étudiants à transcrire le contenu complet du cours, puisqu’il permet de noter rapidement plus d’informations qu’à la main. Par contre, les étudiants contraints d’écrire à la main doivent trier les informations les plus importantes. « Ils synthétisent et résument le contenu du cours », un exercice de traitement de l’information profitable en définitive. Après révision de leurs notes une semaine après le cours, ces derniers ont mieux réussi aux tests portant sur des informations factuelles ainsi que sur des compréhensions conceptuelles que leurs collègues qui avaient tapé leurs notes de cours.

Compte tenu de ces constats favorables à l’écriture manuscrite, les auteurs affirment qu’« en dépit de la popularité grandissante de l’emploi des ordinateurs en classe, ceux-ci pourraient faire plus de mal que de bien ».

13 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 8 décembre 2014 08 h 09

    L'école primaire

    La finalité de l'école primaire est d'apprendre aux enfants à:
    1- Lire
    2- Écrire
    3- Compter
    C'est trop simple pour être compris par le MELS.

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 décembre 2014 12 h 47

      La finalité de l'école primaire est de préparer les enfants à la vie qui les attend et de leur donner les compétences nécessaires pour le secondaire.

    • Robert Breton - Inscrit 8 décembre 2014 14 h 04

      En fait, jusqu'en 1960, ajoutez la religion et vous avez effectivement raison.
      Depuis, se rajoutent et ce, avant vos «3 apprentissages» cités plus haut, bien d'autres apprentissages, plus sociaux et de développement de la pensée.
      Allez lire la progression des apprentissages de n'importe quel niveau scolaire, disponible sur le site du MELS.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 décembre 2014 08 h 24

    J'espère que ça n'arrivera jamais

    Il faudrait faire connaître aux nouvelles générations l'apport de l'outil manuel que furent la plume, le crayon, le stylo etc. ...à la "Connaissance" (avant Gutenberg et après...) à l'intérieur d'un cours d'histoire !
    Il faudrait exiger des élèves, au primaire, l'utililisation du crayon pour les travaux scolaires en tout temps...à l'école et à la maison...(et l'utilisation supervisée de l'ordinateur, que pour les recherches...)
    Amener ces jeunes esprits à relier l'écriture manuscrite et la mémoire du geste...
    Enfin, on ne réinvente pas la roue ... on lui fait reprendre la route.

  • Bernard Terreault - Abonné 8 décembre 2014 08 h 50

    L'implication du système moteur du cerveau

    Tout le monde sait qu'on n'apprend pas à frapper une balle en regardant jouer au tennis mais en le pratiquant réellement sur le court. Plus subtilement, en faisant le geste de former les lettres avec son stylo, on imprime la forme de la lettre non seulement dans le cortex visuel mais aussi dans le cortex moteur. On renforce ainsi l'image mentale de chacune des lettres. Et plus encore, l'attention de l'élève risque moins d'être distraite: il est plus facile de s'endormir en regardant la télé ou en écoutant de la musique qu'en bougeant!

  • Diane Pilon - Inscrite 8 décembre 2014 08 h 59

    L'écriture et l'ère du jetable

    J'avais six ans et j'étais en première année. Quel bonheur d'avoir un encrier pour moi toute seule. Chaque jour, on s'exercait à former les lettres avec un transparent, une plume et un buvard. Je m'efforçait de bien écrire et je recevais des compliments quand je réussissais bien les exercices journaliers proposés. Plus encore, on disait que j'avais une belle écriture. C'était devenu pour moi une source de fierté. Puis un jour, on nous a retiré les encriers et remis un stylo style "Bic". Dorénavant, fini l'écriture à la plume. L'ère du jetable est arrivé sans crier gare, sans se soucier des conséquences! Changement radical de paradigme, tout le monde recommence à la case départ. Du coup, tous mes efforts disparus. Je devais recommencer au même niveau que tout le monde. Aujourd'hui, beaucoup d'années se sont écoulées, j'ai un ordinateur depuis très longtemps et j'en apprécie, bien sûr tous les avantages. Cependant, j'ai encore une très belle écriture dont je suis fière. Notre écriture, c'est une partie de notre identité, c'est l'expression de notre personnalité, c'est un caractère distinctif. Jamais un ordinateur ne remplacera une lettre bien écrire d'une belle écriture qu'on reconnait dès les premiers mots lus. L'ordinateur est sans doute un outil fabuleux mais avant d'en faire certains usages et de tout remplacer, une réflexion de pertinence s'impose. Au-delà même de l'écriture, c'est la perte de petits renforcements de l'estime de soi au quotidien, c'est la perte des efforts à fournir qui sont remplacés par la facilité. C'est la perte de la fierté d'y être arrivé. J'espère que les personnes qui pense actuellement à banir l'écriture tiendront compte de cela dans l'équation. Diane Pilon

  • Jean Richard - Abonné 8 décembre 2014 09 h 59

    Une étude commandée par Bic ?

    On peut, à la blague, se demander si ces études n'ont pas été payées par Bic, la multinationale d'origine française, dont la marque de commerce est le stylo jetable.

    Il suffit de s'asseoir à côté d'un enfant ayant un peu de difficulté pour constater que les belles théories anti-clavier ne tiennent pas toujours bien la route. La somme d'énergie que met un enfant à faire un travail scolaire n'est pas infinie. Or, des enfants qui seront ralentis dans leur progression parce qu'on leur demande d'abord et avant tout de tracer des lettres, geste qui dans bien des cas gruge une somme importante de leur énergie, il y en a, et il y en a plusieurs.

    Ne nous y trompons pas. Il suffit de partir de l'idée que le clavier est nocif pour en arriver plus facilement à la conclusion que le clavier est... nocif. Ceux qui ont atteint aujourd'hui la soixantaine se souviendront peut-être d'une époque où le stylo à bille était interdit. Seuls étaient permis le crayon de plomb dans le cahier de brouillon et la plume à l'encre liquide (Parker pour les riches et Waterman pour les autres, bleue, la couleur de Duplessis, pas noire) dans le cahier à l'encre, pour la copie au propre des devoirs. Le crayon à bille était interdit car il était nocif à la qualité de notre écriture. Bic n'avait pas encore traversé l'océan avec ses jetables.

    Tiens ! Peut-être qu'un jour, ces mêmes neuroscientifiques nous pondront l'idée qu'il faut enseigner le violon et non le piano à un enfant, le grand problème du piano étant qu'il a un clavier. Ou pire, qu'il faut éviter les deux pour n'enseigner que le chant car la construction d'un son par un instrument pourrait être nocive pour l'oreille des gamins.

    • Jean-Claude Richard - Abonné 8 décembre 2014 10 h 26

      J’aimerais tellement avoir le temps d’analyser sérieusement votre point de vue qui me semble s’appuyer sur de profonds préjugés qui vous font prendre de dangereux raccourcis intellectuels, mais je dois malheureusement me consacrer à d’autres tâches. Avez-vous pris la peine de vous renseigner? Avez-vous lu les recherches dont il est question? Si oui, où tombent-elles dans l’erreur? Sinon, de quoi parlez-vous quand vous vous en prenez aux auteurs? Un peu de rigueur, que diable! C’est à la mode par les temps qui courent. Parlez-en à monsieur Couillard!

      Je prends quand même le temps de remonter dans mes souvenirs de « petite école ».

      Je me souviens de l’époque où il était interdit d’écrire avec un stylo bille. Toutefois, la raison qu’on nous donnait pour justifier cet interdit — et qui était exacte — était que ces stylos coulaient et risquaient de salir nos travaux et... nos doigts. Pour le reste, j’y reviendrai peut-être un jour où le temps me le permettra.

    • dietrik reinhardt - Inscrit 8 décembre 2014 11 h 19

      La neuroscience et la méthodologie scientifique employée par 3 groupes de chercheurs distinct (important à préciser) ne devraient pas vous laisser perplexe puisqu'ils sont tous arrivé au même conclusion. Indépendamment de chacun... je doute fort que les groupes de chercheur soient partis avec l'idée que le clavier est mauvais. Et même si c'était le cas, ils constatent que des circuits neuronaux sont inexistant chez un groupe et présent chez l'autre. Alors à moins que l'IRM aussi soit biaisé, je ne vois pas la pertinence de votre préjuger.
      PS: il est beaucoup plus important que nos enfants sachent lire et ecrire, après le violon ou le piano ca change rien. Ça existe des individus ayant eu du succès qui ne joue pas d'instrument de musique. Mais des succes story au niveau académique sans savoir lire et écrire c'est un peu plus compliqué...