Le cerveau imprime le souvenir de la langue du berceau

Un enfant dans un orphelinat de Wuhu, dans l’est de la Chine.
Photo: Agence France-Presse Un enfant dans un orphelinat de Wuhu, dans l’est de la Chine.

Les enfants chinois ayant été adoptés par des familles francophones conservent dans leur cerveau les traces de la première langue qu’ils ont entendue au cours des mois suivant leur naissance, et ce, même s’ils n’y ont plus jamais été exposés après leur adoption. Des chercheurs de l’Université McGill en ont obtenu la preuve à l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. Ils ont en effet observé qu’à l’adolescence, le cerveau de ces enfants adoptés réagissait à des éléments de la langue chinoise de la même façon que les adolescents parlant toujours leur langue maternelle chinoise.

Pour en arriver à cette démonstration qui fait l’objet d’un article dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), Lara Pierce, doctorante à l’Université McGill avec Fred Genesee, du département de psychologie, et Denise Klein, de l’Institut neurologique de Montréal (INM), a enregistré l’activité cérébrale de trois groupes d’adolescentes (âgées de 9 à 17 ans) auxquelles on faisait entendre des paires de courtes phrases en chinois. Les adolescentes devaient indiquer si les deux phrases de chaque paire étaient identiques ou si leur dernière syllabe différait au niveau tonal. «Le chinois est une langue tonale dans laquelle des variations dans la hauteur du son (ton) changent la signification d’un mot. Or, les nourrissons acquièrent la capacité de faire cette discrimination au cours des premiers mois de la vie», rappelle l’étudiante Lara Pierce.

Le premier groupe était constitué de jeunes filles d’origine chinoise qui avaient été adoptées par une famille francophone à l’âge de 12 mois et demi en moyenne (entre 6 et 25 mois), le second groupe comprenait des adolescentes dont la langue maternelle était le chinois et qui avaient commencé à apprendre le français, comme langue seconde, à l’âge de 17 mois (entre 0 et 36 mois) et qui étaient désormais bilingues en français et en chinois. Le troisième groupe rassemblait des adolescentes unilingues françaises qui n’avaient jamais été exposées au chinois. Les chercheurs ont ainsi observé que les participantes des trois groupes discriminaient avec la même précision et la même rapidité les variations tonales des mots chinois. Toutefois, cette tâche induisait chez les adoptées une activation cérébrale différente de celle enregistrée chez les unilingues françaises, mais similaire à celle observée chez les bilingues chinoises et françaises. «Les adoptées et les bilingues sollicitaient principalement des régions de l’hémisphère gauche, telles que le planum temporale et le gyrus temporal supérieur (ou cortex auditif), qui sont associés au traitement de la parole en général. Les adoptées interprétaient les tonalités entendues comme des éléments linguistiques, comme le font les locuteurs chinois. Elles activaient inconsciemment le même système neuronal que les bilingues, a précisé la neuropsychologue Denise Klein. Les unilingues quant à elles n’activaient que l’aire temporale supérieure de l’hémisphère droit, qui traite les stimuli non linguistiques, qui ne peuvent aboutir à la récupération d’une signification. Ces unilingues traitaient les tons lexicaux comme de simples signaux acoustiques.» Lara Pierce ajoute qu’«elles n’interprétaient pas ces sons comme faisant partie du langage».

Le foetus enregistre la langue de la mère

 

Plus les enfants avaient été exposés longtemps aux tons de la langue chinoise avant leur adoption, et donc avaient été adoptés tardivement, plus l’aire du langage de l’hémisphère gauche était activée lors de l’expérience. Chose certaine, «même les participantes ayant été adoptées à l’âge de six mois présentaient une activation de cette région», précise Lara Pierce. Des études ont d’ailleurs montré que des représentations de la langue maternelle commencent à prendre forme dans le cerveau même avant la naissance, ajoute Fred Genesee. «Dans le sein de sa mère, le foetus entend le rythme de la langue de sa mère et, après la naissance, il manifeste une claire préférence pour la voix de sa mère dont le rythme lui est familier.»

Par contre, le temps écoulé depuis la dernière exposition à la langue chinoise (près de 13 ans dans la présente étude) n’influait en rien sur l’intensité de cette activation, ce qui semble indiquer que les représentations de la langue maternelle qui se sont formées dans le cerveau du bébé ne s’effacent pas et perdurent même en l’absence d’une exposition à cette langue.

Selon Denise Klein, cette étude montre que les premiers mois de la vie sont cruciaux pour l’apprentissage du langage. «On a vu que des réseaux se mettent en place dans le cerveau, et ces réseaux sont prévus pour un usage à long terme de la langue maternelle, explique-t-elle. On peut donc présumer que les adoptés apprendront plus rapidement à parler leur première langue maternelle qu’ils avaient délaissée grâce à la présence de ces réseaux.»

Pour Fred Genesee, cette découverte fournit une explication possible au fait que les enfants adoptés «ne sont souvent pas aussi habiles que les enfants francophones de naissance dans l’apprentissage du français. Ils apprennent d’une autre façon que les enfants unilingues français, peut-être en raison des traces de leur langue maternelle chinoise», avance-t-il.

Selon Lara Pierce, les autres langues maternelles que le chinois induisent probablement la formation de réseaux dans le cerveau des bébés qui persisteront même si la personne abandonne l’usage de sa langue maternelle.

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