Un succès historique pour l’Europe spatiale

Le robot Philae en route vers Tchouri
Photo: Agence France-Presse Le robot Philae en route vers Tchouri

« C’est un grand jour pour le monde entier », s’est réjoui Jean-Jacques Dordain, le directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA), mercredi, trois heures après la confirmation que, pour la première fois dans l’histoire, un engin a réussi à se poser sur une comète.

L’engin, c’est Philae, un minilaboratoire non habité de l’ESA, qui s’est séparé de son orbiteur, Rosetta, le matin même. La comète, c’est 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, un glaçon en forme de popcorn de 10 milliards de tonnes, actuellement à 510 millions de kilomètres de la Terre. Sur sa surface et en son coeur, les scientifiques espèrent bien lire le récit de la naissance des planètes et de l’apparition de la vie sur la Terre. Ce corps froid, à –70 °C, est en effet composé de la même matière qui, en s’agrégeant, a constitué les planètes il y a 4,5 milliards d’années. Ses glaces auraient aussi pu fondre pour former nos océans. Et les probables molécules carbonées complexes sur son sol sont peut-être les graines nécessaires à l’émergence de la vie terrestre.

« Une moisson de résultats nous attend. Nous écrivons une page de l’histoire spatiale à la recherche des racines de la vie », s’enthousiasme Roger-Maurice Bonnet, qui a dirigé les programmes scientifiques de l’ESA de 1983 à 2001 et a poussé pour cette ambitieuse aventure. « C’est comme l’époque de la Renaissance avec la découverte de nouveaux territoires », ajoute Anny-Chantal Levasseur-Regourd, professeure de l’Université Pierre-et-Marie-Curie au laboratoire Atmosphère, milieux, observations spatiales.

Harpons non déclenchés

Oui, mais voilà, si l’atterrissage est avéré, les scientifiques ont mis du temps à précisément localiser Philae. Les harpons qui devaient le tenir fermement au sol ne se sont pas déclenchés. Le module reposait donc sur ses trois pieds, mais il n’était pas ancré sur la comète. Cela posera des problèmes pour procéder au forage du terrain gelé et poreux : la gravité est si faible (cent mille fois moindre que sur la Terre) que ce percement pourrait soulever le module et limiter la pénétration.

« On pourrait même avoir atterri deux fois sur une comète ! », a ironisé mercredi soir Stephan Ulamec, responsable de Philae, évoquant les rebonds de l’engin. Le signal de communication entre Philae et Rosetta a en effet varié quelques minutes après l’atterrissage. De même, la charge de la batterie par les panneaux solaires a été perturbée, comme si le module avait tourné sur lui-même et « sauté ». Philae aurait rebondi plusieurs fois pendant plus d’une heure et sur quelques dizaines de mètres ! Les chercheurs, qui hésitaient entre un sol meuble comme de la neige ou dur comme de la glace, n’avaient sans doute pas prévu qu’il se poserait plutôt sur un « trampoline ».

Conséquence, l’un des instruments, CIVA, une caméra panoramique, a fonctionné, mais ses premières données ont été partiellement perdues. Seule une partie a été transmise pendant un des rebonds. Mais le responsable de la caméra, Jean-Pierre Bibring, de l’Institut d’astrophysique spatiale de l’Université Paris-Sud, n’était pas inquiet. « La liaison entre l’orbiteur et l’atterrisseur est toujours bonne », a aussi insisté Paolo Ferri, responsable des opérations à l’ESA. « Toutes les missions que nous avions décidées, dont Rosetta, étaient des missions impossibles, rappelle Roger-Maurice Bonnet. L’atterrisseur était tellement risqué qu’il n’aurait pas passé les critères de validité d’aujourd’hui. »

L’incertitude des premiers moments ne doit pas faire oublier que les informations de cinq appareils sont bien parvenues sur Terre. Quant aux quatre derniers, ils n’ont pas encore été activés, conformément aux prévisions. Les chercheurs savaient en effet que, dès l’atterrissage, ils devraient rapidement analyser les informations afin de savoir précisément où et comment Philae s’est posé et de prévoir la suite des événements. Alors, pour ne pas perdre de temps, une suite d’instructions avait été envoyée à Philae pour l’occuper scientifiquement automatiquement pendant une dizaine d’heures, y compris pendant la descente. L’approche et le sol ont été photographiés par une caméra placée sous Philae. Le champ magnétique environnant a été mesuré. Au sol, le radar Consert a « visé » Rosetta à travers l’épaisseur de la comète pour en percer les mystères de la structure. Cette dernière est a priori très poreuse. D’autres instruments ont commencé d’analyser les propriétés d’absorption du sol et de ses grains. Tout n’est donc pas perdu.

L’aventure n’est pas terminée

En outre, Philae n’est qu’une partie de la mission. Jean-Jacques Dordain rappelait même que 80 % des apports scientifiques sont réunis par Rosetta. Cette dernière a déjà accumulé plus d’informations que toutes les missions vers les comètes précédentes, telles Giotto au-dessus de Halley en 1986 ou Stardust en survolant Tempel-1 en 2011.

L’aventure est loin d’être terminée, car Rosetta suivra le noyau de Tchouri jusqu’à au moins décembre 2015. Il se passera beaucoup de choses, car une comète n’est pas si inerte que cela. En se rapprochant du Soleil, elle s’échauffe et ses glaces d’eau ou de gaz carbonique se subliment, passant directement à l’état gazeux et entraînant les poussières de surface. Cette activité sera à son maximum à l’été 2015. Les dégazages seront si forts que Rosetta devra s’éloigner de la comète pour effectuer régulièrement des rase-mottes. Toutes ces images et les analyses chimiques des matériaux dégagés permettront de comprendre comment évoluent ces curieux objets et comment ils ont pu apparaître au cours de l’histoire primaire du système solaire. Et aussi pourquoi cette surface ressemble plus à un trampoline qu’à un sol gelé.