Le féminisme récompensé

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Si elle concède qu’être une pionnière dans le domaine des études gaies et lesbienne n’a pas toujours été de tout repos, Mme Chamberland relève que sa frondeur lui a permis d’accomplir beaucoup de choses dont elle n’osait même pas rêver à l’époque où elle entamait son doctorat.
Photo: Andrew Dobrowolskyj Si elle concède qu’être une pionnière dans le domaine des études gaies et lesbienne n’a pas toujours été de tout repos, Mme Chamberland relève que sa frondeur lui a permis d’accomplir beaucoup de choses dont elle n’osait même pas rêver à l’époque où elle entamait son doctorat.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Militante depuis les années 1970, Line Chamberland s’est toujours efforcée de faire avancer le féminisme et de se porter à la défense de l’égalité des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transsexuelles (LGBT). Aujourd’hui professeure au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie, elle remporte le prix Pierre-Dansereau de l’Association francophone pour le savoir en raison de son engagement auprès de la collectivité.

Même si cela fait aujourd’hui plus de 20 ans, Line Chamberland se souvient comme si c’était hier du moment où elle a annoncé à sa mère qu’elle souhaitait entreprendre des recherches doctorales sur les expériences vécues par des lesbiennes dans le Montréal des années 1950-1960. Inquiète pour sa fille, cette dernière lui avait répondu qu’elle était bien trop en avant de son temps.

La mère de Mme Chamberland n’avait pas tort, mais, taraudée par le désir de mieux comprendre la communauté au sein de laquelle elle s’investissait, la militante est tout de même retournée sur les bancs d’école pour y entreprendre un doctorat, après avoir passé deux décennies comme professeure de sociologie au collégial.

« Il y avait, dans les mouvements de lesbiennes dont je faisais partie, une forte mouvance féministe, explique-t-elle. Moi qui m’affirmais depuis plusieurs années comme lesbienne féministe, je m’interrogeais beaucoup sur le féminisme et son lien avec le lesbianisme. Je me demandais si le volet féministe ne venait pas donner en quelque sorte sa respectabilité au fait d’être lesbienne en lui procurant une justification politique. Ça me préoccupait beaucoup. C’est pour ça que j’ai cherché à savoir comment les expériences lesbiennes avaient pu être vécues dans un contexte où il n’y avait pas le féminisme. »

Également animée par le désir de faire évoluer les conditions de vie des personnes de minorités sexuelles, Mme Chamberland cultivait le désir d’inscrire le champ des études gaies et lesbiennes au sein d’une université québécoise, chose qui n’avait encore jamais été faite.

« Je voyais que, dans d’autres pays, on commençait à faire des recherches sur le sujet, évoque-t-elle. Je trouvais que le fait de documenter ces problématiques-là allait permettre de mieux les connaître et donc de mieux les combattre. Pour moi, le passage de l’activisme à la recherche allait de soi. Mon moteur premier, c’était que ma recherche ait des retombées sociales. Ce l’est encore, d’ailleurs. »

Du doctorat à la chaire de recherche

Après avoir abordé la question du lesbianisme d’un point de vue historique, sociologique et culturel dans le cadre de son doctorat, Mme Chamberland a continué de s’investir dans la recherche, tout en poursuivant son travail de professeure au niveau collégial, où elle a d’ailleurs multiplié les projets pédagogiques autour des questions de diversité sexuelle et de genre au sein de cours de formation professionnelle.

À la même période, elle a mené une recherche-action à la Confédération des syndicats nationaux sur les travailleurs homosexuels, ce qui lui a permis de constater que ces derniers étaient encore largement marginalisés.

« Je me souviens du témoignage d’un homme qui n’avait pu assister aux funérailles de son conjoint parce qu’il n’avait jamais fait son coming out au travail, raconte la chercheure. De toute façon, même s’il l’avait dit, il n’aurait pas pu y aller, parce qu’on n’accordait pas encore de congé, dans le cadre d’un décès, aux employés dont le conjoint était de même sexe. Sa détresse m’avait beaucoup touchée. »

Par la suite, Mme Chamberland s’est engagée dans le groupe interdisciplinaire de recherche et d’études Homosexualité et société, le tout premier programme d’enseignement et de recherche sur les minorités sexuelles au Québec. Elle a aussi enseigné les études lesbiennes à l’Université Concordia et a collaboré à plusieurs cours de premier et deuxième cycles universitaires.

Depuis, la production scientifique et l’engagement social de Mme Chamberland n’ont cessé de croître. Ses recherches ont donné matière à des publications scientifiques dans de multiples revues avec comité de lecture, à des collaborations à des chapitres de livre et à plus d’une centaine de communications dans des congrès organisés tant au Québec qu’ailleurs au Canada et à l’étranger. Quant à son engagement auprès de nombreux groupes du mouvement LGBT, il n’a jamais fléchi au cours des années.

Aujourd’hui, en plus d’être professeure au Département de sexologie de l’UQAM et titulaire de sa Chaire de recherche sur l’homophobie, Mme Chamberland cumule plusieurs rôles au sein de l’établissement. Elle est également directrice de l’équipe de recherche Sexualités et genres : vulnérabilité et résilience, membre associée de l’institut Santé et société et professeure régulière au sein de l’Institut de recherches et d’études féministes. À cela s’ajoutent ses fonctions de consultante à la programmation et à la réalisation d’activités diverses pour des organismes de communautés culturelles, de participante à titre de chercheure experte pour le collectif de travail LGBT, ainsi que de membre consultante de la Table nationale de lutte à l’homophobie en milieu collégial et de la Table nationale de lutte à l’homophobie en milieu scolaire.

Des accomplissements majeurs

Outre le fait d’avoir eu un impact certain sur la reconnaissance des droits et l’amélioration des conditions de vie des personnes de minorités sexuelles, Mme Chamberland estime que sa plus grande réussite réside dans le fait d’être parvenue à déployer son domaine de recherche et à former une relève apte à prendre le flambeau.

« Je suis vraiment contente que le champ de recherche soit maintenant établi et qu’il y ait de la relève, commente-t-elle. J’ai toujours eu cet objectif en tête, parce que, quand j’ai étudié à l’Université de Montréal, il y avait d’éminentes spécialistes en études féministes et que, lorsqu’elles sont parties, il n’y avait plus personne pour assurer la relève. J’ai gardé une leçon de ça. À l’UQAM, on a beaucoup travaillé sur l’enseignement et l’inscription des études féministes dans l’établissement. Et moi, j’ai toujours eu en tête d’y inscrire mon champ de recherche pour qu’il y ait une certaine pérennité. Continuer à faire de la recherche sur l’homophobie, c’est aussi s’assurer de mieux la contrer. »

Si elle concède qu’être une pionnière dans le domaine des études gaies et lesbiennes n’a pas toujours été de tout repos — la chercheuse a vécu beaucoup d’isolement et a longtemps été confrontée à un manque de ressources et d’appui institutionnel — Mme Chamberland relève que sa frondeur lui a permis d’accomplir beaucoup de choses dont elle n’osait même pas rêver à l’époque où elle entamait son doctorat.

« Finalement, ma mère n’avait pas tout à fait raison, note la lauréate du prix Pierre-Dansereau. Oui, il a fallu que je défriche et que je bûche pour faire reconnaître mon champ de recherche, mais, ultimement, c’est le fait d’être en avant de mon temps qui m’a le mieux servie ! »