Manger du cinéma dans tous les formats

Michel Bélair Collaboration spéciale
Le professeur de cinéma à l’Université de Montréal, André Gaudreault
Photo: Joël Lehmann Le professeur de cinéma à l’Université de Montréal, André Gaudreault

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Quand on regarde tout ce qu’a fait André Gaudreault au cours du dernier quart de siècle, on est soufflé. On a l’impression de voir s’activer une comète à vive allure, là devant nous. Ou plutôt de sentir passer un chasse-neige lancé à toute vitesse sur une route de campagne en plein blizzard !

C’est que le parcours de ce prof de cinéma de l’Université de Montréal est tout simplement sidérant. Cet homme a tout fait ! Ou presque. Même que ses champs d’activité sont si vastes et son énergie est tellement gigantesque qu’on ne pourra pas vraiment saisir ici l’envergure colossale de ce personnage exceptionnel qui s’est vu remettre le prix André-Laurendeau lors du congrès de l’Acfas. Tentons au moins de tracer les grandes lignes de son action.

Un parcours hors du commun

Devant l’envergure du personnage, donc, et l’immensité de ses réalisations, il faut se résoudre à passer par l’énumération : passons-y donc…

Commençons par le fait qu’André Gaudreault a écrit — en plus de centaines d’articles et de textes de conférences prononcées un peu partout sur la planète — quelques livres majeurs qui ont marqué le champ des études cinématographiques : Du littéraire au filmique (préfacé par Paul Ricoeur, en 1988), La fin du cinéma ? Un média en crise à l’heure du numérique (avec Philippe Marion, en 2013), The Kinematic Turn : Film in the Digital Era and its Ten Problems (avec Philippe Marion, en 2012). Il a aussi fondé une revue consacrée aux études cinématographiques (Cinémas, qu’il dirige depuis 1999) et fait partie du comité éditorial de plusieurs revues scientifiques importantes (Sociétés Représentations, Cinema Journal, Archivos de la Filmoteca, etc.).

Il a, de plus, créé ou cofondé des groupes de recherche qui ont littéralement dynamisé et transformé tout le secteur des études cinématographiques : le Groupe de recherche et d’analyses filmographiques (GRAF) en 1984, DOMITOR (Association internationale pour le développement de la recherche sur le cinéma des premiers temps) en 1985, GRAFICS (Groupe de recherche sur l’avènement et la formation des institutions cinématographique et scénique) en 1992, le Centre de recherche sur l’intermédialité (le CRI, devenu le CRIalt) dès 1997, l’Observatoire du cinéma québécois en 2010 et, finalement, le partenariat international de recherche sur l’histoire technique du cinéma (TECHNÈS) en 2014, qui regroupe une impressionnante liste de participants et de collaborateurs de plusieurs pays, dans le but de publier en ligne — avec un budget de départ de deux millions de dollars et d’ici 2017 — une édition bilingue de l’Encyclopédie raisonnée des techniques du cinéma.

À tout cela, il faut rajouter l’organisation de nombreux colloques spécialisés, des conférences données aux quatre coins du globe, l’enseignement, le développement de programmes pour l’Université de Montréal, le travail avec des étudiants au doctorat, le prix Jean-Mitry, en 2010, pour sa contribution à la mise en valeur du cinéma muet, ainsi que des récompenses prestigieuses comme la bourse Killam en 1997 et la bourse Guggenheim en 2013. Oufffff. On vous avait prévenus…

ATAWAD

André Gaudreault a amorcé sa carrière fulgurante en s’intéressant à Georges Méliès et surtout à tous ceux qui l’ont précédé dans l’avènement des « images en mouvement ». Il a développé des concepts-clés — celui de la « monstration », par exemple — pour faire saisir les liens profonds unissant la technique et l’esthétique du nouvel art qui venait ébranler la façon de raconter des histoires. Par une sorte de retour du balancier, il se voit forcé de constater que la situation qui prévalait à l’aube du cinéma… ressemble à s’y méprendre à ce que nous vivons actuellement.

« Le cinéma est un art en mouvement, explique-t-il. Il a traversé des crises majeures tout au long de son histoire, comme le passage du muet au parlant ou l’avènement de la télévision, et, chaque fois, cela l’a transformé complètement. Autant dans ses techniques et ses façons de rejoindre le public que dans ses façons de raconter ses histoires. Cela peut nous aider à mieux saisir ce qui se passe aujourd’hui, alors qu’il vit une autre révolution majeure parce que multiple : celle du numérique, celle aussi de la convergence des écrans et des plateformes, qui implique la disparition des différences. Il est évident, par exemple, que l’avènement des plateformes multiples change la perspective des créateurs. Dans les faits, cela change tout ! Déjà, des productions sont conçues pour des plateformes précises, et cela est en train de transformer radicalement tout le contexte de la production et de la distribution du contenu cinématographique. »

Il raconte qu’un journaliste a créé un mot pour décrire ce phénomène : nous vivons à l’heure de l’« ATAWAD », pour « Any Time, Any Where, Any Device » (« n’importe quand, n’importe où, n’importe quelle plateforme »). Aujourd’hui, on consomme du contenu cinématographique, des séries télé et même de l’opéra ou du football américain sur une diversité de plateformes, y compris le téléphone portable et l’écran de la salle de cinéma. Cela change effectivement beaucoup de choses…

André Gaudreault a donc encore beaucoup de pain sur la planche. « C’est excellent pour tous les doctorants que nous formons présentement et qui ne s’ennuieront pas… D’ailleurs, je suis particulièrement fier d’avoir contribué au développement fulgurant des études cinématographiques en Amérique et plus précisément ici, dans notre milieu universitaire francophone. Les gens ne se rendent pas compte que c’est un secteur tout jeune ; dans les années 1990, il y avait trois ou quatre profs de cinéma au département, alors que nous étions déjà une bonne quinzaine en 2007. »

C’est du moins grâce à lui que l’Université de Montréal a été la première au Canada à développer un programme de doctorat en études cinématographiques dès 2007, avant que Concordia, en 2010, puis l’Université de Toronto, en 2013, ne fassent de même.

Tout est donc en place pour qu’on puisse continuer à observer les transformations radicales du monde de l’image…