Préserver les abeilles pour prévenir les carences

Selon différentes études, l’abeille domestique et ses comparses, les pollinisateurs sauvages, contribueraient à notre approvisionnement alimentaire pour une somme équivalant à environ 10 % des revenus agricoles mondiaux.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Selon différentes études, l’abeille domestique et ses comparses, les pollinisateurs sauvages, contribueraient à notre approvisionnement alimentaire pour une somme équivalant à environ 10 % des revenus agricoles mondiaux.

Pour la première fois, une étude évalue notre dépendance à l’égard des insectes pollinisateurs, non seulement pour l’agriculture, mais pour l’approvisionnement en nutriments essentiels comme la vitamine A. La disparition des abeilles pourrait exacerber les carences alimentaires dans certaines régions du globe.

À quel point notre alimentation dépend-elle de la pollinisation des plantes à fleurs par les abeilles et autres insectes ? La question se pose avec acuité depuis que les effectifs de ces pollinisateurs ont commencé à chuter il y a plusieurs décennies, notamment en Europe et aux États-Unis. Si les études publiées jusqu’ici ont surtout mesuré l’impact économique de la pollinisation, une nouvelle étude parue dans la revue Proceedings of the Royal Society B, axée sur le rôle des pollinisateurs dans la production de micronutriments comme les vitamines, révèle que leur disparition pourrait avoir de graves conséquences sur la nutrition dans certaines régions du monde.

Selon différentes études, l’abeille domestique et ses comparses, les pollinisateurs sauvages, contribueraient à notre approvisionnement alimentaire pour une somme équivalant à environ 10 % des revenus agricoles mondiaux. Ce qui peut paraître relativement peu. Mais pour Rebecca Chaplin-Kramer, de l’Université Stanford, auteure de l’étude parue dans Proceedings of the Royal Society B, cette estimation ne rend pas bien compte de l’importance des pollinisateurs pour la nutrition humaine : « Certes, la plus grosse part des calories que nous absorbons est constituée de céréales, qui ne sont pas pollinisées par des insectes mais par le vent. Mais notre alimentation ne se limite pas à ces quelques grandes cultures. Elle nécessite une importante variété de végétaux. »

Apports de vitamines liés à la pollinisation

Une grande partie de nos apports en micronutriments tels que vitamines et oligoéléments sont issus de fruits et de légumes, dont la production nécessite l’intervention de pollinisateurs. « La dépendance de ces végétaux aux pollinisateurs est variable. Certains ne peuvent pas se reproduire sans insectes, d’autres voient leur productivité améliorée grâce à leur intervention », précise Rebecca Chaplin-Kramer.

La spécialiste des sciences de l’environnement et ses collaborateurs ont voulu savoir quels étaient les pays qui comptaient le plus sur les pollinisateurs pour leur approvisionnement en trois nutriments essentiels : la vitamine A, le fer et l’acide folique (ou vitamine B9). Les carences dans ces éléments nutritifs sont liées à de lourds problèmes de santé globale. Le manque de vitamine A entraîne des problèmes de vue et des risques d’infection chez les enfants, tandis qu’une carence en fer occasionne des complications durant la grossesse. L’acide folique joue également un rôle important chez la femme enceinte, son absorption en trop faible quantité pouvant causer des malformations chez le nouveau-né.

À partir d’images satellitaires couvrant l’ensemble de la planète, les chercheurs ont évalué la productivité des zones cultivées en chacun de ces nutriments. Ils ont ensuite déterminé à quel point la pollinisation de ces récoltes reposait sur des insectes. Cette analyse leur a permis de définir plusieurs « points chauds » de dépendance aux pollinisateurs. « La production de vitamine A dépend à près de 50 % de la pollinisation dans des pays tels que la Thaïlande et la Roumanie, ainsi que dans certaines parties de l’Iran, de l’Inde ou encore du Mexique », indique Rebecca Chaplin-Kramer. Dans ces pays, des fruits et légumes produits en partie grâce aux insectes, comme le melon, la mangue et le potiron, couvrent une grande part des besoins en vitamine A de la population.

L’Inde, l’Asie et l’Afrique menacées?

Toujours selon l’étude, l’assujettissement aux pollinisateurs est moins fort pour le fer et le folate (une vitamine B), mais atteint tout de même des proportions importantes en Chine et en République centrafricaine. La plupart des « points chauds » définis par les chercheurs se situent en Inde, en Asie du Sud-est et en Afrique centrale et du Sud.

Par ailleurs, les scientifiques américains ont observé le lien entre la dépendance des pays aux pollinisateurs et l’existence de carences alimentaires au sein de leur population. Ils ont alors découvert que les pays qui reposaient le plus sur les insectes pollinisateurs avaient trois fois plus de risques que les autres de présenter des carences. « Je ne pense pas qu’il y ait un lien de cause à effet entre ces deux observations, explique Rebecca Chaplin-Kramer. Mais nos résultats révèlent à quel point certaines populations seraient menacées en cas de déclin des pollinisateurs. »

« Ce qui est intéressant et novateur avec cette étude, c’est qu’elle se concentre sur l’aspect qualitatif de la production agricole liée aux pollinisateurs, et pas seulement sur son aspect quantitatif. Cela rend mieux compte du bénéfice que nous tirons de la pollinisation », estime Nicolas Deguines, du Muséum national français d’histoire naturelle. « Le lien avec la menace de carences me semble en revanche moins évident, car un grand nombre d’autres facteurs entrent en jeu, par exemple le coût des produits alimentaires, la part des récoltes qui est exportée, etc. », relève encore le biologiste.

Un lien ténu?

Ces doutes sont partagés par Claudie Dhuique-Mayer, spécialiste des carences en vitamine A au Centre français de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) : « Cette étude fait un raccourci trop important en ce qui concerne la vitamine A. Celle-ci n’est pas tirée telle quelle des fruits et des légumes, mais est fabriquée par le corps à partir des caroténoïdes. Les carences sont surtout observées chez des personnes souffrant de problèmes de santé qui les empêchent de transformer les caroténoïdes de manière optimale. Les pollinisateurs ne sont donc qu’un aspect du problème. »

2 commentaires
  • Daniel Bérubé - Inscrit 4 octobre 2014 14 h 07

    À ne pas manquer !

    Il en sera question à l'émission "La semaine verte", une passe ce soir à RDI, l'autre demain 12h30 à Radio-Canada. Je ne suis pas sûr que celle de ce soir et de demain midi sera la même...

    L'utilisation d'insecticide, de style "préventif", donc plante émettant de l'insecticide (à base de nicotine) toute sa vie, même si les insectes ravageurs ne se présentent que par courtes périodes durant un été, rend cette dernière beaucoup plus néfaste pour le monde des insectes, voir même ceux utiles, parfois même extrêmement utile, telles les pollennisateurs.

    C'est l'humain... souvent, ce n'est qu'au moment de la perte de la santé, par exemple, que se réalise le fait que cette dernière n'était pas "acquise"... ou, on réalise l'utilité réelle de l'électricité quand nous n'en avons plus depuis 24 heures.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 4 octobre 2014 14 h 41

      Officiel: ce soir, RDI, 18h00.