Arche de Noé: le mode d’emploi déchiffré

Rond. En corde. Grand comme les deux tiers d’un terrain de soccer. Irving Finkel, archéologue au British Museum, conservateur chargé des tablettes en argile mésopotamiennes et de leurs inscriptions cunéiformes, a déchiffré ces instructions sur une pièce datant de 1850 av. J.-C., apportée par un quidam qui en avait hérité de son père. Une découverte décoiffante, qui place le mythe sous un jour nouveau. Entrevue.​
 

L’arrivée de cette tablette est assez romanesque ?

En fait, non. Les gens arrivent souvent au musée avec des objets et des questions. Dans la première moitié du XXe siècle, il y a eu beaucoup de soldats anglais en Irak et au Moyen-Orient. Le monde était différent : on ramassait des objets archéologiques et on les gardait…

Ne savait-on pas que l’histoire de l’arche de Noé précédait la Bible ?

L’histoire du Déluge appartient à une tradition très ancienne. En 1872, au British Museum, on l’a lue pour la première fois sur une tablette assyrienne datant du VIIe siècle avant J.-C. La narration est la même que ce qu’on lira plus tard dans la Genèse, au détail près. Mais les tablettes déchiffrées jusqu’ici étaient cassées à l’endroit où on commençait à parler du bateau…

Cette fois, le bateau est bien là…

Oui. Dieu dit au héros qu’il doit construire un bateau rond. Jusqu’ici, personne n’y avait songé. Ce bateau rond s’appelle « coracle », il est fabriqué au bord des rivières, il est en corde et ressemble à un grand panier. La tablette en décrit une version géante, car il faut transporter une famille, des animaux, de la nourriture pour tout le monde… Alors qu’un coracle ordinaire transporte un batelier, un passager et une paire d’ânes.

Les mesures sont très précises…

Au lieu de dire « il faut construire le plus grand bateau possible », ce qui suffirait amplement pour la narration, le texte détaille la quantité nécessaire de chaque matière, la qualité de la corde, la surface, comme s’il s’agissait d’un mode d’emploi. Les indications sont réalistes, les proportions du coracle sont respectées : quelqu’un les a réellement calculées.

Comment expliquer ces détails ?

Je vois une seule explication. Avant d’être écrite, l’histoire du Déluge circulait oralement, propagée de village en village par des conteurs professionnels. Imaginez ces villageois, près des fleuves, qui jouent un rôle si crucial dans la vie en Mésopotamie. La plupart sont bateliers, pêcheurs, savent tout sur la navigation et le pouvoir destructeur de l’eau. Quelqu’un a dû se lever et interrompre le conteur : « Grand comment ? Ça ne va jamais flotter ! » Pour satisfaire son public, un conteur a dû soumettre le problème à une école de calcul, qui a fait l’exercice et donné une réponse.

Quand le récit est devenu littéraire et s’est combiné avec l’épopée de Gilgamesh, ces détails techniques ont dû être éliminés. C’est comme dans un James Bond : on ne veut pas la fiche technique de la voiture, on veut voir la poursuite !

Le mythe cache un souvenir ?

La Mésopotamie est vulnérable à l’eau, facilement inondée : la plupart du temps c’est bénéfique, parfois c’est désastreux. Je pense qu’un événement de type tsunami a dû balayer les villages autour du golfe Persique quelque 5000 ans avant J.-C. et que les gens qui ont survécu étaient dans des bateaux.

Qu’est-ce que la tablette dit d’autre ?

Au verso, on explique que les animaux doivent embarquer « deux par deux », exactement comme dans la comptine pour enfants. On n’avait jamais trouvé cette formule auparavant dans des tablettes mésopotamiennes. Lorsque j’ai lu cela, j’ai fait des sauts de joie…