Internet à deux vitesses?

Le projet américain sonnerait pratiquemment le glas d’un réseau Internet ouvert et équitable, comme imaginé au départ.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le projet américain sonnerait pratiquemment le glas d’un réseau Internet ouvert et équitable, comme imaginé au départ.
Si loin, mais en même temps très proche. Washington cherche à paver en ce moment une autoroute de l’information où les voies dédiées aux contenus gourmands en vitesse et en bande passante deviendraient le privilège des plus riches. Une atteinte à la neutralité et à l’égalité du Net, dénoncent plusieurs groupes d’internautes aux États-Unis comme au Canada, où les mesures américaines pourraient aussi avoir un effet direct sur les réseaux.
 

Touche pas à mon Internet ! Mercredi, un petit vent de contestation a soufflé sur la Toile afin de dénoncer les atteintes que le gouvernement américain se prépare à porter à la neutralité du Net, atteintes dont les consommateurs canadiens risquent également de faire les frais.

Baptisé Battle for the Net — la bataille pour le Net —, le mouvement s’est déployé sur le « territoire » de 10 000 petits et grands acteurs de la culture numérique par l’entremise de logos animés exposant avec une formule simple un risque pour les consommateurs : celui de voir apparaître, à court terme, un réseau Internet à deux vitesses où les plus fortunés pourraient plus facilement partager et accéder à des contenus gourmands en bande passante (film en flux continu, fichiers volumineux, projet narratif complexe alliant texte, image et vidéo…). Netflix, le marchand de films et séries télés dématérialisés, Vimeo, spécialiste de la vidéo en haute résolution, Kickstarter, géant du sociofinancement, Reddit, espace dédié à la construction de sens sur un mode participatif, ou encore Foursquare, vaisseau amiral de la géolocalisation à saveur sociale et commerciale, étaient dans la parade. Pour ne citer qu’eux.

L’enjeu attire forcément moins les regards que le nu d’une vedette populaire, en photo, volé sur les serveurs d’Apple. Mais il n’en demeure pas moins fondamental pour l’avenir de l’Internet, estiment les porteurs de cette manifestation imaginée en ligne cette semaine, en marge des consultations publiques menées actuellement à Washington par la Federal Communications Commission (FCC), le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) des Américains, sur la neutralité du Net.

Le projet fédéral américain, amorcé en mai, est soutenu par les compagnies de télédistribution, avec ou sans fil, propriétaire des tuyaux sur lesquels il faut forcément se brancher pour accéder à l’Internet. En l’état, il sonnerait pratiquemment le glas d’un réseau Internet ouvert et équitable, comme imaginé au départ, où l’information circule sans discrimination à la même vitesse pour tout le monde, au-delà de la technologie choisie (câble, fibre optique, réseau sans fil…), et ce, peu importe que l’on vende de la télévision en flux continu (streaming, comme disent les anglos) ou que l’on partage des vidéos amateurs en haute résolution avec ses amis ou des présentations dynamiques en ligne avec ses collègues de travail. Le nouveau cadre prévoit pour l’avenir un accès privilégié « commercialement raisonnable », précise la FCC, à plus de vitesse pour les fournisseurs de contenus en ligne qui auraient les moyens financiers de se l’offrir. Au mépris de tous les autres, qui, sans moyen de payer plus, auraient alors un débit de diffusion plus lent.

Aux frais des clients

En gros, pour diffuser ses films à une vitesse acceptable pour ses fidèles, Netflix pourrait être obligée à l’avenir de payer plus cher la bande passante dont elle a besoin, et de facto de refiler la facture supplémentaire à sa clientèle en augmentant le coût de son abonnement. Ce que la compagnie ne souhaite pas vraiment faire, pour rester dans les bonnes grâces d’un marché naissant. Même chose pour Dropbox et autres marchands d’accès à l’infonuagique. Le droit d’accès aux voies rapides pourrait également nuire à la saine concurrence et à l’émergence de nouveaux acteurs dans les univers culturels où la vitesse fait partie intégrante d’un service offert.

Le débat anime actuellement la Toile, aux États-Unis, mais il devrait aussi intéresser les internautes canadiens, estime David Christopher, de l’organisme OpenMedia.ca, chien de garde des univers numériques au pays, joint cette semaine par Le Devoir. « Une grande partie du trafic Internet canadien transite par les États-Unis, dit-il. Les Canadiens utilisent aussi, comme bien des internautes à travers le monde, plusieurs services qui émanent de compagnies installées aux États-Unis. Le cadre que cherche à imposer la FCC va forcément avoir un impact direct ici. »

Une porte ouverte

OpenMedia s’inquiète, en voyant d’ailleurs dans les visées réglementaires américaines un « dangereux précédent » qui pourrait inciter le CRTC à suivre la même voie et porter atteinte à la neutralité du Net également sur le marché canadien. « Le CRTC enquête d’ailleurs sur ce sujet ici après qu’un de nos membres ait fait la démonstration que Bell Canada exigeait des frais supplémentaires pour accéder à des contenus n’appartenant pas à son empire médiatique sur son application mobile offerte à ses abonnés. »

Selon Ben Klass, qui prétend avoir mis à jour la discrimination, ce coût supplémentaire serait de 800 % et porterait atteinte au principe d’équité qui devrait normalement prévaloir sur la Toile.

La crainte est d’ailleurs largement partagée dans les univers numériques, où depuis mercredi, la campagne Bataille pour le Net a visiblement atteint les objectifs de ses promoteurs, qui cherchent désespérément à sensibiliser l’opinion publique sur un enjeu « pas très excitant », admet Parker Higgins de l’Electronic Frontier Foudation (EFF), mais qui risque de changer radicalement les univers numériques en modifiant les fondations du réseau qui leur permet d’exister.

En 48 heures, plus de 720 000 commentaires ont été déposés sur le site de la FCC, 2,1 millions de courriels ont été envoyés aux membres et personnels du Congrès et l’appel à la mobilisation contre un Internet à deux vitesses a été partagé 1,1 million de fois sur Facebook, et ce, sur un réseau où l’information a reçu un traitement identique, peu importe sa provenance. Pour le moment du moins.

5 commentaires
  • Denis Vézina - Inscrit 14 septembre 2014 06 h 38

    La commercialisation d'Internet

    Depuis le milieu des années 90, l'Internet s'est démocratisé et s'est commercialisé. Rappelons-nous les débuts cahoteux de la Toile vers 1995: il y avait déjà un accès essentiellement à deux vitesses: la haute pour les gens plus fortunés ou désirant une meilleure performance et la basse qui était nommée autrement par les cerveaux du marketing. Il y avait donc déjà à cette époque deux classes d'Internautes pour faire simple. Le principe d'équité que vous évoquez, M. Deglise dans votre article était déjà très entaché, le moins qu'on puisse dire.

    Quant aux audiences de la FCC dont vous faites référence M. Deglise, j'en conviens que leur issue risque de bouleverser la tarification des services internet des citoyens canadiens dans un avenir plus ou moins rapproché. Sans vouloir pour l'instant me ranger dans un camp ou dans l'autre, force est d'admettre que les consommateurs d'Internet peuvent avoir accès à du contenu simplement en s'abonnant moyennant des frais plus ou moins prohibitifs avec un fournisseur d'accès X ou Y. Sauf que j'ai souvent l'impression de me comporter en resquilleur dès que je navigue sur la Toile. En effet, M. Deglise, je n'ai pas payé ni directement ni indirectement vos émoluments pour le temps et l'énergie que vous avez consacré à pondre votre article. Alors, au final, est-ça de l'équité? Pas si sûr...

  • Djosef Bouteu - Inscrit 14 septembre 2014 10 h 26

    Absolument fascinant.

    Je trouve ça fascinant que le monde des affaires et le monde politique s'allient aux États-Unis pour recréer en ligne ce qui n'y existe pas à la base : les classes sociales.

    Ça prend un esprit profondément tordu pour inventer une nouvelle façon de perpétuer les inégalités sociales jusque sur Internet. Un esprit tordu et incroyablement cupide.

    • simon villeneuve - Inscrit 14 septembre 2014 15 h 50

      Effectivement

  • Leclerc Éric - Inscrit 14 septembre 2014 12 h 26

    Le CRTC va décider

    Au Canada tout le contenu des communications radio-télé-internet passe par le CRTC, et les câblodistributeurs facturent et suggèrent à leurs clients les meilleurs tarifs selon leur consommation mensuelle.

    Internet c'est comme l'autoroute, il y a des limites à être pressé, il faut prendre le temps de regarder pour éviter de payer cher son impatience.

  • Anick Labelle - Abonnée 15 septembre 2014 18 h 28

    Quelle difference avec les forfaits pour les usagers?

    Fabien,
    Vous qui savez faire preuve d'une si bel esprit de vulgarisation, d'habitude, vous avez omis de nous expliquer en quoi ce projet du gouvernement américain diffère des actuels forfaits à haute et à basse vitesse offerts par les Bell, Videotron et cie. Un enjeu peu sexy est devenu incompréhensible :(