Des apiculteurs veulent réparation

L’effondrement des colonies d’abeilles à travers le monde a suscité de nombreuses recherches.
Photo: Charlie Riedel Associated Press L’effondrement des colonies d’abeilles à travers le monde a suscité de nombreuses recherches.

Deux gros apiculteurs ontariens viennent de déposer devant la Cour supérieure de l’Ontario un recours collectif contre les fabricants de pesticides Bayer CropScience et Syngenta, qu’ils accusent d’être responsables de l’hécatombe qui a frappé leur rucher. Dans cette poursuite, les deux plaignants, les entreprises Sun Parlour Honey et Munro Honey, réclament 450 millions en réparation pour les pertes pécuniaires qu’ils ont encourus en raison de trois insecticides de la classe des néonicotinoïdes qui auraient provoqué la mort de milliers de leurs abeilles.

 

Les insecticides néonicotinoïdes sont dits « systémiques », car ils sont absorbés par les plantes qui les incorporent dans tous leurs tissus, dont leurs feuilles, leur tige, leurs fleurs, leurs racines, leur pollen et leur nectar. Ils peuvent être appliqués sur les racines ou vaporisés sur le feuillage, mais le plus souvent les fabricants vendent des graines de semence enrobées de pesticides. Les néonicotinoïdes sont neurotoxiques. Ils s’attaquent au système nerveux des insectes qui sont alors victimes de tremblements, puis de paralysie avant de mourir. Les abeilles s’intoxiquent lorsqu’elles butinent des fleurs de maïs et de soya ayant été traitées.

 

Mortalité massive

 

Davis Bryans, président de Munro Honey, une entreprise familiale centenaire, raconte qu’au cours des trois dernières années, les néonicotinoïdes ont tué de 5000 à 6000 de ses ruches, qui contiennent chacune de 50 000 à 60 000 abeilles. « Ces produits sont très toxiques. Ils affectent les reines et l’ensemble de leur ruche. Le problème est particulièrement dramatique dans certains secteurs où les agriculteurs n’avaient pas d’autres choix jusqu’à l’année dernière que d’acheter des semences de maïs enrobées de néonicotinoïdes, car leurs fournisseurs de semences sont aussi les fabricants d’insecticides ! Ces produits chimiques persistent très longtemps dans le sol, et on les retrouve également dans l’eau, dans la poussière flottant au-dessus des cultures, ainsi que dans les plantes bordant les champs », a expliqué au Devoir M. Bryans qui soutient que ses ruches ont commencé à être affectées en 2006.

 

Au cours des dernières années, de nombreux scientifiques ont cherché à savoir ce qui provoquait l’effondrement des colonies d’abeilles à travers le monde. Cet été, le Groupe de travail sur les insecticides systémiques a rendu publique son évaluation de 800 articles scientifiques relatant les impacts des néonicotinoïdes sur la biodiversité et particulièrement sur les insectes pollinisateurs, comme les abeilles, qui en principe devraient être épargnées par ces produits. Selon les 29 chercheurs internationaux qui ont préparé le rapport, « les preuves sont claires. Les néonicotinoïdes menacent sérieusement les abeilles, les papillons et autres pollinisateurs. Si on continue d’employer des néonicotinoïdes, on ne fera qu’accélérer le déclin d’importants invertébrés et, ce faisant, on risque d’induire une réduction de la diversité et de la stabilité de l’écosystème ».

 

Interdit en Europe

 

Le 1er décembre 2013, la Commission européenne interdisait la vente d’insecticides néonicotinoïdes destinés à traiter les plantes et les céréales que les abeilles ont l’habitude de butiner. En 2013, le Japon a refusé la livraison de conteneurs de sarrasin canadien parce qu’il contenait du thiamethoxane, un des trois néonicotinoïdes visés par le recours collectif. Dès 1999, la France a interdit l’usage de l’imidaclopride sur son territoire, et en 2008 celui de la clothianidine, deux autres néonicotinoïdes qui ont mis en péril les essaims d’abeilles ontariens. En 2008, l’Allemagne et l’Italie ont banni l’usage de divers néonicotinoïdes.

 

Avant de lancer ce recours collectif, M. Bryans et d’autres apiculteurs a bien sûr demandé au ministère de l’Environnement d’interdire l’emploi des néonicotinoïdes. Mais devant l’inaction du ministère, ils ont décidé de lancer une poursuite. « Un spécialiste de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire [ARLA] est venu examiner nos abeilles et il a constaté que l’insecticide était présent chez toutes les abeilles mortes. Nous n’avons jamais présumé que nos abeilles avaient été tuées par des néonicotinoïdes tant et aussi longtemps que nous n’en avons pas eu la preuve », a lancé M. Bryans avant de souligner que « l’insecticide s’attaque non seulement à ses abeilles, mais à tous les pollinisateurs naturels, comme les abeilles sauvages et les papillons. Il affecte aussi les oiseaux qui se nourrissent d’insectes. Les gens doivent réaliser qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème qui vise les abeilles, mais d’un problème environnemental ! »

 

Selon Paula Lombardini de la firme d’avocats Siskinds, qui défendra les plaignants, « le dossier est solide et comprend d’abondantes preuves scientifiques démontrant que les néonicotinoïdes ont décimé les populations d’abeilles » non seulement en Ontario, mais aussi ailleurs dans le monde. C’est pourquoi ce recours collectif aura une portée nationale, il inclura tous les apiculteurs du Canada.

6 commentaires
  • Pierre Valois - Abonné 5 septembre 2014 07 h 14

    La citronelle...

    Voilà où en est rendu l'agence canadienne. Incapable d'interdire ce que d'autres interdisent depuis longtemps et qui cause des torts irréparables aux rûchers québécois alors qu'elle jette son interdit sur la citronelle.

    Quelqu'un est-il au volant de cette agence canadienne?

  • Louis Gérard Guillotte - Inscrit 5 septembre 2014 08 h 15

    Il y a...

    ...des sans dessins quelque part.Au fil des années et des dossiers de polution chimi-
    que et des médicaments,j'ai observé comment Santé Canada traînait les pieds par
    rapport aux instances en la matière de d'autres pays,l'Europe notamment.A Santé Ca-
    nada il ne semble pas y avoir cette culture de bon père de famille qui met de l'avant
    la philosophie de précaution.Non!on attend et on attend,donnant le bénéfice du doute
    au capital.

    • Charles Lebrun - Abonné 5 septembre 2014 13 h 08

      Vous oubiez que Dieu nous protège, nous, les pollueurs, afin de devenir riches et d'être prospères car nous croyons en Lui!!! Regardez bien comment ça va mal en Europe!!! Faut pas s'étonner... ils ne croient pas en Dieu!!!! (sarcasme...)

    • Roxane Bertrand - Abonnée 5 septembre 2014 19 h 09

      A-t'on pensé à faire le lien entre ces insecticides d'impact neurologique et l'autisme qui est rendu à 1:68 enfants?

      C'est peut-être pas important non plus pour les gens de santé-Canada?

  • Gilles Gagné - Abonné 5 septembre 2014 09 h 20

    Ce sera intéressant de voir comment le gouvernement fédéral se comportera dans ce dossier lui qui est éminamment pro industrie et anti chercheurs.

  • Denise Lauzon - Inscrite 5 septembre 2014 21 h 18

    Au lieu d'avancer, on recule

    Les dirigeants politiques devraient idéalement avoir une longueur d'avance sur les citoyens dans tous les domaines, particulièrement au niveaux de la santé, de l'éducation et de l'environnement. Malheureusement, ce n'est pas le cas pour bien des pays et c'est tout à fait vrai pour le Canada sous la gouverne de Stephen Harper. Ce Parti au pouvoir appelé Progressistes Conservateurs n'a absolument rien de progressiste. En réalité, on est pris avec un gouvernement rétrograde et irresponable.