L’heure d’une conversation nationale sur l’éthique a sonné

Des chercheurs utilisent des données issues des réseaux sociaux à des fins de recherche.
Photo: THINKSTOCK Des chercheurs utilisent des données issues des réseaux sociaux à des fins de recherche.

La masse d’informations produites chaque jour par la dématérialisation de nos existences, dans les réseaux sociaux entre autres, fournit désormais des données denses et précises aux chercheurs et scientifiques soucieux de décoder les comportements humains et de sonder l’âme du présent. Les possibles sont démesurés, mais ils devraient désormais être accompagnés, croient plusieurs spécialistes de la recherche, d’une « conversation nationale » visant à mettre éthique et normes d’utilisation de toutes ces nouvelles sources de renseignements en harmonie avec un contexte technologique en mutation propice aux dérapages.

 

« Avoir une réflexion, un débat ouvert alimenté autant par les chercheurs universitaires que par ceux du secteur privé, sur les enjeux éthiques, serait une très bonne chose, a résumé cette semaine en entrevue au Devoir Simon Hobeila, conseiller en éthique de la recherche à l’Université de Montréal. Le Web participatif et les jeux de données volumineux [big data] qu’il induit ont transformé le monde de la recherche en faisant apparaître des informations dans l’espace public en des quantités beaucoup plus importantes que par le passé. Les questions soulevées ne sont pas juste d’ordre éthique. Elles touchent également les politiques de gestion de ces données, la protection de la vie privée et se retrouvent à la jonction de plusieurs juridictions. »

 

Aux États-Unis, la réflexion est en marche, avec un peu plus de force depuis le début de l’été, soutenue paradoxalement par le prof de communication de l’Université Cornell Jeffrey T. Handock qui, en juin, s’est retrouvé sous un tir nourri de critiques après avoir publié les résultats d’une étude controversée sur les émotions des abonnés de Facebook. Sans le savoir, 700 000 abonnés à ce réseau y ont pris part en étant exposés à un fil d’informations « manipulé » par les auteurs de la recherche. Certains y voyaient plus de mauvaises nouvelles que d’autres. Le but était de voir l’impact d’une telle exposition sur leur humeur.

 

Des cris, une riposte

 

Les cris d’inquiétude ont été forts. Ils ont aussi frappé M. Handock, qui estime aujourd’hui qu’une réflexion doit s’amorcer pour créer des lignes de conduite éthique plus précises, plus claires quant à l’utilisation des données numériques puisées dans les nouveaux espaces de socialisation. « Pour répondre aux critiques, nous devons amorcer une telle démarche », a-t-il indiqué il y a quelques jours dans les pages du New York Times, tout en estimant l’exercice fondamental afin de ne pas nuire à une mutation importante dans l’univers de la recherche scientifique et sociale. « Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, dit-il. Ce que nous vivons, c’est un peu comme l’arrivée du microscope dans le monde de la chimie. »
 

Le Massachusetts Institute of Technology (MIT), Microsoft — par son département de la recherche — tout comme la Federal Trade Commission (FTC) qui encadre la protection de la vie privée et le respect des internautes dans le monde des affaires, numérisé ou pas, prennent actuellement part à ce débat qui dans les prochains mois va s’incarner dans une série de conférences et tables rondes portant sur les mutations de l’éthique à l’ère des données volumineuses et de la numérisation des activités humaines.

 

Des balises à préciser

 

Au Québec, la réflexion est encore timide, reconnaît M. Hobeila, qui souligne que les domaines liés à l’utilisation des données génétiques et à la santé ont davantage profité d’une réflexion sur ce sujet, « parce qu’il y avait risque et urgence », dit-il. À titre d’exemple, en ce qui concerne le numérique, l’Éthique de la recherche avec des êtres humains, un document de référence produit par trois organismes fédéraux subventionnaires, stipule entre autres que des données publiques peuvent être acquises pour une recherche sans évaluation par un comité d’éthique ou demande de consentement, mais ce, seulement s’il n’y a pas de « risque évident en matière de confidentialité ». Ce cadre s’applique toutefois uniquement aux recherches universitaires et épargne le secteur privé où l’autorégulation est de mise.
 

« La balise est de moins en moins claire », reconnaît M. Hobeila, surtout à une époque où les frontières entre vie privée et vie publique sont brouillées par des humains qui s’épanchent désormais sur leur existence personnelle dans des lieux numériques qui n’ont de privé que les apparences. Pour lui, les informations personnelles changent également de statut au gré des croisements avec d’autres données, comme celles liées à la géolocalisation, mais aussi des interfaces, qui peuvent rapidement transformer une analyse fine sans conséquence en intrusion sévère dans la vie privée.

 

« Ce n’est pas parce qu’une donnée est accessible publiquement qu’il est éthique de l’utiliser », dit-il tout en comprenant l’intérêt présent des scientifiques pour la mise en place de cadre plus clair et précis afin de ne pas perdre la confiance du public et l’accès à des données qui nourrissent désormais une révolution analytique en marche. Révolution qui, par endroits, comme celui du marketing, prend la forme d’une poule aux oeufs d’or.

 

Sinan Aral, prof au MIT, semble d’ailleurs voir la même chose, en souhaitant, dans les pages du quotidien new-yorkais, que ces règles, nécessaires selon lui, ne viennent toutefois « pas trop compromettre des recherches qui promettent d’amener la compréhension des populations humaines dans des territoires encore jamais atteints », dit-il. Territoires où, comme pour toute exploration et tout défrichage, prudence et perspicacité sont de mise pour continuer à avancer.