OGM - Il faut garantir la sécurité alimentaire

George Bartoli Reuters
Photo: Agence Reuters George Bartoli Reuters

Un débat équilibré. C'est ce que réclame depuis un an l'Association des biologistes du Québec (ABQ) dans son mémoire, publié en juin 2002, «Les organismes génétiquement modifiés (OGM): pour une approche éclairée et équitable». Un document dont l'actualité reste brûlante.

Au Canada, la production de plantes issues des biotechnologies a atteint un niveau important depuis 1995, leur année d'introduction. Nous en sommes désormais les troisièmes plus gros producteurs, derrière les États-Unis et l'Argentine. Loin devant la Chine, l'Australie ou l'Indonésie. De fait, les produits issus de la biotechnologie sont depuis longtemps présents sur le marché québécois. Maïs, pommes de terre, huile de colza, tomates ont été modifiés, souvent afin de résister aux insectes ou aux herbicides... L'alimentation, mais aussi la santé et l'environnement, sont donc au coeur de la question des OGM.

Chez nous, la question a jusque-là été traitée par le gouvernement et par les entreprises qui produisent ces organismes. Or, «cela s'est fait en l'absence d'études mises en oeuvre par des comités publics indépendants. Les conditions d'un débat équilibré n'ont pas été réunies», juge Richard Brunet, l'auteur principal de ce rapport, doctorant en toxicologie faunique et membre de la section Estrie de l'ABQ.

De la vertu des OGM

L'ABQ reconnaît les vertus des OGM. Économiques d'abord. Les avantages seraient «potentiellement considérables pour le Canada». L'industrie des biotechnologies du pays est en effet la deuxième mondiale en chiffre d'affaires, en nombre d'emplois créés et en nombre d'entreprises.

L'ABQ insiste aussi sur «l'amélioration des conditions de vie des populations par une plus grande sécurité alimentaire et le développement de nouveaux traitements médicaux» qui pourraient découler de leur usage.

Mais les biologistes estiment qu'il «ne faut pas que ces gains se fassent au détriment de la santé, de l'environnement et de la liberté de choix des citoyens».

Selon eux, nous manquons du recul qui permettrait d'assurer l'innocuité des produits génétiquement modifiés pour les consommateurs, les patients ou pour l'environnement.

Dans le cas de l'agriculture, par exemple, les avantages attendus sont connus: prolonger la conservation des fruits, améliorer la valeur nutritive des aliments, développer des résistances aux maladies ou aux herbicides... Il en va de même pour l'élevage d'animaux génétiquement modifiés. La technologie permet aujourd'hui d'accélérer leur croissance. Des saumons transgéniques atteignent leur taille adulte en seulement

12 mois au lieu des quatre années habituellement requises.

Du risque de contamination

Mais l'ABQ met en garde contre les risques de contamination de l'environnement naturel par ces OGM. «On retrouve du pollen de plantes tropicales jusqu'en Antarctique», explique Richard Brunet. Autrement dit, le patrimoine génétique des OGM peut facilement être transmis aux plantes classiques, ou les saumons modifiés remplacer les variétés existantes. Avec le risque de voir la diversité des espèces diminuer plus vite encore qu'elle ne le fait aujourd'hui et l'agriculture, biologique ou traditionnelle, disparaître des régions de culture OGM.

Pour l'ABQ, ce n'est pas le recours aux OGM qui est condamnable en soi. C'est plutôt l'absence de réglementation quant à leur utilisation. «Dans le but d'établir des normes fondées sur des données expérimentales solides, des études approfondies doivent être menées. Elles porteraient sur les distances de déplacement du pollen de chaque espèce de plante modifiée génétiquement et se reproduisant par allofécondation», recommandent les auteurs du rapport.

Pour administrer ces cultures, ils préconisent la création d'organismes régionaux. Ceux-ci auraient pour fonction «d'établir des quotas pour les superficies réservées à l'agriculture industrielle et pharmacologique [...]» et de limiter la contamination des cultures classiques.

Pour une meilleure information publique

Les experts insistent aussi sur la nécessité de «développer des marqueurs spécifiques à chaque variété d'OGM, qui rendraient leur détection plus facile et moins coûteuse», dans le but d'améliorer leur traçabilité. L'information du public est également jugée insuffisante. «Il faut informer précisément les gens, en créant de nouveaux outils. Un étiquetage obligatoire et des sites Web très détaillés, par exemple», explique Richard Brunet.

Mais derrière cette question de traçabilité se profile un autre débat, éthique celui-là, sur les droits de propriété portant sur le vivant. Actuellement, les entreprises déposent des brevets sur leurs semences. Pour se protéger, un agriculteur dont le champ a été contaminé doit faire la preuve qu'il n'a pas utilisé sciemment les semences OGM, preuve qu'il est presque impossible d'apporter. Une aberration pour l'ABQ, «le brevet ne devrait tout simplement pas être appliqué à partir du moment où la transmission du caractère breveté est soumise aux lois les plus naturelles de la biologie, comme la reproduction sexuée. Car [...] les grandes entreprises ne peuvent faire la démonstration que ces organismes sont totalement sous leur contrôle».

Mutations non contrôlées

Plus inquiétant, le rapport pointe les lacunes techniques de création des OGM destinés à l'alimentation. «Les techniques actuelles d'insertion des séquences de gènes ne sont pas au point», explique Richard Brunet. Elles manqueraient de précision et «le comportement de ce matériel génétique, une fois introduit dans le génome, est en général inconnu», peut-on y lire. Concrètement, cela signifie que les scientifiques ne maîtrisent pas complètement les effets des mutations parallèles. Au cours d'une opération visant à améliorer les propriétés nutritives d'un aliment, rien ne garantit par exemple qu'une propriété allergène ou cancérigène ne s'exprime à leur insu. Et l'ABQ accuse: «En se fiant à la commercialisation et à la consommation à grande échelle des OGM pour évaluer ces effets, cela revient à utiliser la population comme cobaye, ce qui est inacceptable.»

En conclusion, l'Association prône la création de comités multidisciplinaires, représentatifs de la société. «Les OGM amènent un véritable bouleversement [...]. Est-ce que ces avantages et inconvénients sont également répartis entre les consommateurs, les producteurs, les gouvernements et les entreprises qui développent de nouveaux organismes? Entre les pays riches et les pays pauvres?» Ce sont les questions auxquelles de tels comités devraient être confrontés.