«Rosetta» n’a pas manqué son rendez-vous cométaire

La sonde Rosetta (vue d’artiste) devant le noyau de la comète 67P Tchourioumov-Guérassimenko
Photo: Agence France-Presse/ESA Medialab C. Carreau La sonde Rosetta (vue d’artiste) devant le noyau de la comète 67P Tchourioumov-Guérassimenko

Très calculé, sans hasard aucun. Le rendez-vous était écrit dans le ciel, tracé et planifié une décennie d’avance. Il allait avoir lieu quelque part dans les étoiles, entre les orbites de Jupiter et de Mars. Et tel que prévu, le mercredi 6 août à 11 h 29, la sonde spatiale Rosetta est entrée dans l’orbite de la comète 67P Tchourioumov-Guérassimenko — parce que c’est la 67e comète périodique découverte depuis la comète de Halley —, « Tchouri » pour les intimes. Elle l’escortera vers le Soleil pour tenter de percer ses secrets et permettre des découvertes sur l’origine de la vie sur Terre.

« Il n’y a aucune improvisation là-dedans, c’est la beauté des mathématiques poussées à l’extrême. Tout est calculé au centimètre près pour aller du point A au point B et on sait très bien comment corriger la trajectoire d’une sonde », explique l’astrophysicien et directeur des opérations de l’Observatoire du Mont-Mégantic, Olivier Hernandez.

Dix ans, cinq mois et quatre jours plus tard, après avoir avalé 6,4 milliards de kilomètres et fait de multiples détours, ce n’est donc pas un si grand miracle si Rosetta a bel et bien rencontré la comète Tchourioumov-Guérassimenko et qu’elle s’en trouve maintenant à 100kilomètres. (Reste que, il y a quelques années, une sonde lancée par les Américains, qui calculent en pouces, s’était écrasée sur une planète parce que la conversion au système métrique d’une unité n’avait pas été faite).

Déjà, la rencontre « cométaire » est fructueuse. D’un noyau d’une largeur d’à peine 4 km, Tchouri est une grosse boule de neige sale que certains comparent à un gigantesque canard, parce qu’elle est formée de deux parties semblables à un corps et une tête, d’après des photos qu’a prisesRosetta de sa conquête.

  

Un long chemin complexe

Ce long chemin, qui aura fait faire à Rosetta cinq fois le tour du Soleil, n’en aura pas moins été risqué, souligne l’astronome et vulgarisateur scientifique Pierre Chastenay. C’est là l’exploit de l’Agence spatiale européenne, qui a piloté l’odyssée au coût de 1,3 milliard d’euros (1,8 milliard $CAN). « Ce qui est impressionnant, c’est effectivement que ç’a pris 10 ans à Rosetta pour se rendre et que la route a été extrêmement complexe », lance-t-il. Ces « objets » de l’espace voyagent à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres à l’heure — 55 000 km/h dans le cas de Rosetta — et la vitesse relative doit être la plus faible possible pour ne pas que Rosetta passe tout droit, voire s’écrase. « C’est comme si deux voitures filaient à toute allure et deux personnes tentaient de se lancer une balle de ping pong de l’une à l’autre », illustre-t-il.

La trajectoire de la sonde n’a pas été rectiligne — cela aurait exigé une trop grande quantité de carburant — mais a plutôt constamment été déviée. « Il faut utiliser le carburant naturel qui est la force gravitationnelle des autres planètes. On utilise cette gravitation pour faire rebondir la sonde », explique M. Hernandez, précisant que cette solution est très économique en énergie.

Un trajet comme une sorte de « ballet » très complexe entre les planètes, surtout Mars et la Terre, pour que la sonde s’approche de son objectif, souligne pour sa part M. Chastenay. Mais Rosetta a dû être placée dans un « coma artificiel » pendant deux ans et demi, pendant la partie de l’orbite la plus éloignée du Soleil. Le rayonnement solaire était alors insuffisant pour l’alimenter en énergie.

  

Philae, l’étape cruciale

Le voyage de Rosetta est une « très belle mission », au début « classique », croit Olivier Hernandez. Mais le moment crucial commence dès maintenant avec le processus d’alunissage, ou plutôt d’« acométage » de Philae, un petit robot en forme de cylindre d’environ un mètre, grand comme un réfrigérateur et équipé de 11 instruments scientifiques. Cette tâche sera compliquée du fait que la faible gravité de la comète (environ un cent millième de celle de la Terre) ne suffit pas à contrer les mouvements de la sonde, explique l’astrophysicien.

« On ne connaît pas la nature profonde du sol. Philae doit être capable d’atterrir correctement si le sol est mou et s’il est dur, il ne faut pas que ses pattes rebondissent. Ce serait dommage d’avoir fait tous ces kilomètres pour rebondir et finalement repartir, a-t-il dit. Rosetta va étudier les paramètres de la comète et ensuite il y aura les phases de descente, la correction de l’orbite triangulaire à circulaire et ensuite elliptique. Il faut vraiment tout bien calculer. » L’espérance de vie de Philae sur le noyau de la comète est limitée, de quatre à six mois. Mais Rosetta continuera d’escorter la comète encore au-delà.

  

À l’origine de la vie

 

Rosetta, baptisée selon la célèbre pierre qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes, permettra l’analyse de la composition du noyau de la comète et mènera à une meilleure compréhension de l’origine de la vie sur la Terre. Les comètes sont en effet considérées comme des témoins de la matière primitive à partir de laquelle s’est formé le système solaire, il y a 4,6 milliards d’années.

« On trouve des traces de matériaux organiques sur les comètes qui auraient pu amorcer un processus de formation de la vie sur notre planète. D’où l’intérêt de ces recherches », note M. Chastenay. Par exemple, 25 % de l’eau sur notre planète aurait été apportée par des astéroïdes ou des comètes.

En révélant les secrets de « Tchouri », Rosetta pourrait aussi nous éclairer sur la possibilité pour les comètes de complètement détruire la vie sur la Terre. Depuis plusieurs milliards d’années, des astéroïdes sont venus frapper la Terre à maintes reprises. Les collisions produites sont peut-être à l’origine de l’extinction, notamment, des dinosaures, il y a 65 millions d'années. Ça pourrait se reproduire à tout moment, soutient M. Chastenay.

D’où l’intérêt actuel pour les géocroiseurs, objets dont l’orbite croise celui de la Terre. « Pour l’instant, aucune ne menace de frapper la Terre, mais qui sait dans 500 ans, 1000 ans ? De toute évidence, la vie a toujours survécu, mais nos sociétés humaines reposent sur une infrastructure fragile, qu’il est si facile de mettre à mal. »

3 commentaires
  • Frank Tang - Inscrit 7 août 2014 11 h 01

    Rigueur!

    La formulation de votre dernier paragraphe pourrait laisser croire aux non initiés que l'extinction des dinosaures a eu lieu il y a cinq milliards d'années...

    De plus "orbite" est féminin, donc à propos des géocroiseurs on devrait lire "... objets dont l’orbite croise CELLE de la Terre."

    • Frank Tang - Inscrit 7 août 2014 23 h 49

      Super merci pour la modification! :)

  • Pierre Roggemans - Inscrit 7 août 2014 15 h 27

    Rosetta, un projet... belge

    Dommage que l'article ne précise pas que Rosetta est un projet... belge, dont le nom a été choisi à la fois sur la base de celui de la 'Pierre de Rosette', mais aussi sur le titre 'Rosetta' du film belge des frères Dardenne, primé à Canne.