Le lac aux Castors habité par le rongeur il y a... 11 000 ans

Les travaux du chercheur Pierre Richard démontrent que des castors ont occupé les lieux il y a 11 000 ans et qu’ils ont habité périodiquement le site jusqu’à il y a 9600 ans
Photo: Ville de Montréal Les travaux du chercheur Pierre Richard démontrent que des castors ont occupé les lieux il y a 11 000 ans et qu’ils ont habité périodiquement le site jusqu’à il y a 9600 ans

Le lac aux Castors, grande attraction du mont Royal, a bel et bien été colonisé par des castors, il y a 11 000 ans ! Le paléogéographe Pierre Richard l’a confirmé dans le cadre du congrès de l’Acfas alors qu’il relatait l’histoire de ce lac emblématique de Montréal dont il a étudié une partie des sédiments qui s’étaient déposés depuis le retrait des glaciers.

 

Ce professeur émérite de l’Université de Montréal a profité des travaux de réfection du muret et de profilage du fond du lac effectués par la Ville de Montréal en 2012-2013 pour prélever des carottes de sédiments de 60 cm, dont il a identifié le contenu et daté les coquillages et les différents constituants organiques, tels que des bouts de bois et de feuille, des bourgeons, des rameaux, des pollens et des spores. Ces informations lui ont permis de retracer les diverses transformations qu’a subies le paysage et de préciser le moment où la mer de Champlain occupait la région de Montréal.

 

À l’extrémité la plus profonde de ses carottes, l’équipe de M. Richard a en effet trouvé des coquillages marins de diverses espèces datant de 13 000 ans qui confirment la présence de la mer de Champlain, laquelle vient d’envahir les lieux et se trouve donc à son niveau maximum.

 

Il y a 25 000 ans, les glaces qui recouvrent le Canada et le nord des États-Unis commencent à fondre et le front glaciaire remonte lentement vers le nord, a raconté le chercheur. Il y a 13 500 ans, le glacier quitte les Adirondacks et franchit la frontière canado-américaine. Les eaux de fonte qui sont bloquées par le glacier au nord et les Appalaches créent un immense lac proglaciaire, le lac à Candona, qui submerge toute la région de Montréal, de 13 350 à 13 000 ans avant aujourd’hui. « Quand le front glaciaire quitte Warwick, le lac se vide très rapidement dans l’estuaire » en direction de la mer. Cette évacuation d’eau contribue à élever le niveau de la mer, qui devient ainsi plus haut que celui des terres, qui ont gardé en mémoire le poids des glaciers. Un bras de l’Atlantique pénètre alors sur le continent, envahit les basses terres laurentiennes et forme en l’espace de quelques années la mer de Champlain, qui pendant 500 à 600 ans (de 13 000 à 12 500 ans avant aujourd’hui) s’étend jusqu’à Kingston, où elle jouxte le lac Ontario sans toutefois communiquer avec lui.

 

Le mont Royal émerge

 

Alors que le niveau du lac à Candona atteignait 250 mètres d’altitude, celui de la mer de Champlain n’est que de 174 mètres environ, ce qui permet, il y a 13 000 ans, l’émersion dans la région de Montréal des trois sommets du mont Royal, celui de la colline Mont-Royal (234 mètres), celui d’Outremont (211 m) et celui de Westmount (201 m), ainsi que d’un îlot. « Le lac aux Castors est quant à lui toujours inondé, car l’altitude de son seuil est d’environ 165 m. Le fond de la dépression, lui, est situé 5 mètres plus bas encore [vers le centre du lac] », précise M. Richard.

 

« La géomorphologie du mont Royal existait déjà, seulement elle était sous les eaux [du lac à Candona] et sous les glaciers », rappelle le géologue Jean-Michel Villanove, des Amis de la montagne. Par contre, les collines d’Oka ainsi que les monts Saint-Grégoire et Saint-Bruno sont toujours submergés.

 

Ces trois îles de terre ferme sises au sein d’un environnement postglaciaire recueillent très rapidement des spores et des pollens apportés par le vent, qui, grâce aux fientes des oiseaux, germent et contribuent au développement d’une végétation typique de la toundra. Cette dernière est confirmée par la présence de pollens de Dryas (herbe à plumets ou thé des Alpes), qui est l’une des premières espèces de plantes à fleurs à coloniser les éboulis libérés par les glaciers, et de Polygonum viviparum, ou renouée vivipare, une plante herbacée commune des régions arctiques, souligne M. Richard. La toundra persistera de 13 000 à environ 11 000 ans avant aujourd’hui.

 

Depuis la fonte des glaces, la croûte terrestre ainsi soulagée remonte lentement mais inexorablement, poussant peu à peu les eaux de la mer de Champlain à se retirer. À mesure que le niveau de cette mer s’abaisse, une surface de terres de plus en plus grande émerge. Vient un moment où le niveau de la mer passe sous le seuil de la cuvette (du lac aux Castors), créant ainsi un bassin qui devient un lac d’eau douce.

 

Forêt propice aux castors

 

Le réchauffement du climat induit l’apparition très rapide des premiers arbres, puis la mise en place d’une forêt mixte composée de mélèzes, d’épinettes, de peupliers faux-trembles, d’érables rouges et de bouleaux blancs, à partir d’il y a 11 000 ans. La présence d’une forêt mixte favorise la venue des castors, qui y trouvent un environnement favorable. À preuve, l’équipe de M. Richard a trouvé dans ses carottes « des bois rongés » par ces mammifères. Une dizaine de ces bouts de bois rongés ont été datés par la méthode du carbone 14, ce qui a permis de préciser que des castors ont occupé les lieux il y a 11 000 ans et qu’ils ont habité périodiquement le site jusqu’à il y a 9600 ans. « Il y a donc possibilité de présence humaine dès 11 000 ans avant l’actuel mont Royal puisqu’on y trouve des animaux à manger », souligne M. Villanove.

 

Les carottes de M. Richard s’arrêtent à il y a 9600 ans. Le chercheur aurait bien souhaité pouvoir prélever des carottes plus en superficie faisant suite aux siennes afin de poursuivre la succession des environnements jusqu’à aujourd’hui, mais la rapidité des travaux de réfection du lac ne lui en a pas donné la possibilité. Néanmoins, une carotte de quatre mètres prélevée en 1937 avait déjà permis de savoir que le bassin d’eau douce qu’exploitaient les castors s’était graduellement rempli de matière organique jusqu’à devenir une tourbière.

3 commentaires
  • Duval Louis-Marie - Inscrit 16 mai 2014 15 h 30

    Métamorphoses

    Il est pour le moins fascinant même à cette échelle géologique relativement récente, d’appréhender, d’imaginer cette ère de métamorphoses où la terre se prépare à nouveau à un foisonnement de vie. On se surprend presque à voir dans ce rythme lent mais répété où apparaissent et disparaissent dépressions et rehaussements du sol la respiration vivifiante d’un être vivant. Cette nouvelle ère de la Terre, où l'homme de Néandertal est déja disparu, tout se met en place pour un nouveau cycle de vie qui est toujours le nôtre. Puissions-nous en tirer profit et assurer par le fait même notre pérennité.

    • Michel Vallée - Inscrit 16 mai 2014 17 h 49

      <<Le chercheur aurait bien souhaité pouvoir prélever des carottes plus en superficie faisant suite aux siennes afin de poursuivre la succession des environnements jusqu’à aujourd’hui, mais la rapidité des travaux de réfection du lac ne lui en a pas donné la possibilité...>>

      Qu’est-ce qui pressait temps, à compléter ces travaux de voirie ?

      Les pouvoirs publics n’auraient-ils pas pu permettre à ce chercheur de pousser plus avant ses passionnantes investigations, d’autant que ces travaux de réfections n’empêchaient pas les citoyens de profiter de la montagne ?

    • simon villeneuve - Inscrit 16 mai 2014 19 h 44

      Pas a Montreal.
      Les enveloppes brunes ne peuvent pas attendre.