Un portrait noirci à dessein?

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
Paul-Émile Borduas en studio à Paris vers 1959
Photo: Archives Paul-Émile Borduas en studio à Paris vers 1959

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2014

S’attaquer à un mythe relève en soi du défi. Jacinthe Blanchard-Pilon, étudiante à la maîtrise en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), en est pleinement consciente. Fonceuse, mais dotée de gants blancs, elle a néanmoins voulu décortiquer l’un d’eux. Retour sur les années d’avant la Révolution tranquille.

Animée par l’esprit de la chercheuse désireuse de remettre en question les idées reçues, Jacinthe Blanchard-Pilon croit pouvoir démontrer que les années précédant la Révolution tranquille n’étaient pas si noires que ça. Et elle espère susciter assez de doutes pour que l’on se questionne sur les raisons de ce sombre portrait.

 

Dans son champ d’études, la peinture, il a souvent été établi que les avant-gardes avaient été forcées à l’exil devant le peu de cas qu’on en avait fait. Dans une société duplessiste prude et conservatrice, l’abstraction, ou la non-figuration, n’était pas la bienvenue. Or, Borduas et compagnie, a constaté Jacinthe Blanchard-Pilon, ont eu leur lot d’appuis. Prétendre que l’exil est la conséquence de la non-reconnaissance serait faux, estime celle qui se demande pourquoi un tel mythe a été bâti.

 

« Ce qui revenait dans toutes mes lectures [comme raison de l’exil], c’était le climat social, mais aussi l’espèce de non-reconnaissance, la difficulté de se faire diffuser, la difficulté de [vendre des oeuvres]. Le bassin de collectionneurs est assez restreint et les ressources des grandes institutions, limitées. »

 

Or, poursuit-elle, entre deux gorgées de café, « à partir de 1955, les acquisitions ont tendance à augmenter, le niveau de la diffusion aussi. Il y a de plus en plus de place dans les institutions. Le réseau des galeries privées explose à partir de 1955. »

 

Le cas Borduas

 

La communication que la chercheuse livrera à l’ACFAS repose sur un ensemble de faits et de documents, y compris ceux de musées tels que la Galerie nationale, à Ottawa (aujourd’hui Musée des beaux-arts du Canada), le Musée des beaux-arts de Montréal et le Musée de la province, à Québec (aujourd’hui Musée national des beaux-arts du Québec).

 

Le cas de Paul-Émile Borduas, père de l’automatisme et du manifeste Refus global (1948), lui paraît exemplaire, puisque ses théories l’ont chassé de l’École du meuble, où il enseignait, et du Québec, par ricochet.

 

« Borduas est un des grands exilés, mais il est très soutenu par les collectionneurs dès qu’il se retrouve aux États-Unis, puis à Paris, assure-t-elle en nommant les frères Gilles et Maurice Corbeil et le galeriste Max Stern parmi les gens qui lui rendent visite. Il est très collectionné et pourtant, il reste la figure de l’artiste parti pour cause de rejet. Je remets tout ça en question en espérant ne pas faire sursauter les François-Marc Gagnon [grand spécialiste de Borduas] de ce monde. »

 

« Il y a une espèce de distorsion entre les textes et les statistiques, entre l’écrit et les faits, dit-elle, encore. J’essaie de remettre en perspective jusqu’où va cette distorsion. »

 

Autres cas

 

Mère de jeunes enfants, Jacinthe Blanchard-Pilon travaille depuis trois ans sur cette époque clé de la modernité québécoise. Deux grossesses lui ont fait repousser la rédaction finale de son mémoire, qu’elle prévoit livrer « d’ici la fin de 2014 ». La question de la non-reconnaissance y figure comme un chapitre d’un travail plus vaste intitulé Les chemins de l’exil. Représentation, circulation et influence des artistes non figuratifs du Québec, 1955-1961. Sept artistes font l’objet de sa recherche. Outre Borduas, sont cités Edmund Alleyn, Léon Bellefleur, Marcelle Ferron, Jean-Paul Jérôme, Fernand Leduc et Jean-Paul Riopelle.

 

Parmi les travaux sur lesquels l’étudiante de l’UQAM appuie ses dires, il y a le portrait des lieux de diffusion à Montréal dans les années 1950, de la galerie Agnès Lefort à l’éphémère mais ô combien marquante L’Actuelle, galerie fondée par Guido Molinari, portrait réalisé par Hélène Sicotte en 1993. « À partir de ses recherches, j’ai réussi à tracer les tendances, qui était où, et quand. J’ai vu que mes non-figuratifs, qui sont en Europe, eh bien, ils sont énormément exposés ici, avec plus d’une dizaine d’expositions chacun par année. »

 

Jacinthe Blanchard-Pilon s’est dès lors tournée vers des penseurs plus généralistes ; notamment, Gérard Bouchard et son Mythe au secours de la pensée, ainsi que Jocelyn Létourneau et « sa pensée technocratique, sur la construction du discours par l’élite » : « Létourneau, dit-elle, parle d’une intelligentsia moderniste qui aurait eu mainmise sur les écrits, qui aurait dirigé les discours. On voit comment se constitue la mémoire. »

 

« Je ne veux pas faire une révolution et me poser en rupture avec tous les érudits qui ont écrit avant moi. Seulement, je veux remettre en question la relation entre [cette littérature et] les faits que je découvre. »

 

« Le mythe est un produit du discours, ce discours étant lui même au service des idéologies. Si donc le mythe sert un propos, une idéologie, à qui sert ce propos ? » demande-t-elle, en guise de conclusion.

 

La non-reconnaissance des artistes non figuratifs du Québec dans les années 1950 comme motif de l’exil : un mythe ?, in domaine de recherche 301 : Arts, littérature et société, le mardi 13 mai à 13 h 30 au pavillon Hall.

 

Collaborateur

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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