Nés pour la musique ?

L’un des plus importants guitaristes de jazz du siècle dernier, Django Reinhardt, ici photographié en 1949 avec une femme non identifiée, a enregistré ses premiers disques à l’adolescence.
Photo: Agence France-Presse (photo) Archives L’un des plus importants guitaristes de jazz du siècle dernier, Django Reinhardt, ici photographié en 1949 avec une femme non identifiée, a enregistré ses premiers disques à l’adolescence.

Ludwig van Beethoven, Django Reinhardt, Michael Jackson… La liste des enfants prodiges de la musique est longue. Mais sont-ils vraiment nés avec un don pour la musique ? Quelle est la part de l’héritage génétique dans le talent musical ?

Une équipe de chercheurs finlandais analyse les prédispositions génétiques à l’oreille musicale. Dans une étude publiée dans la revue spécialisée Molecular Psychiatry, elle démontre que les gènes associés avec les aptitudes à la musique sont impliqués dans le développement physiologique de l’oreille interne.

 

Plusieurs travaux scientifiques antérieurs à l’étude finlandaise laissent entendre qu’il y aurait une composante génétique aux aptitudes musicales. Selon une étude publiée en 2010 dans Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), les bébés sont capables de reconnaître des sons complexes dès la naissance. D’autres tests menés chez des familles et des jumeaux ont montré le caractère partiellement héréditaire des aptitudes musicales. « Le but de notre étude est d’identifier les bases moléculaires de la perception de la musique », explique Irma Järvelä, professeure en génétique moléculaire et médicale à l’Université d’Helsinki et coordinatrice des recherches.

 

Ces scientifiques ont recruté dans la population générale une cohorte de 99 familles finnoises, soit 915 participants parmi lesquels 100 sont des professionnels de la musique. Tous ont été soumis à trois tests qui attribuent des scores selon leur capacité à détecter et à discriminer des sons et des rythmes, à repérer des changements de mélodies et des variations de la durée des sons. « La répartition des scores, bons et mauvais, n’a pas de biais particulier chez les personnes sans formation musicale, confirmant que les tests mesurent une aptitude innée à avoir l’oreille musicale », précise Irma Järvelä.

 

En parallèle de ces tests, des échantillons sanguins ont été collectés chez les individus pour caractériser 660 000 marqueurs génétiques. Les chercheurs ont étudié la transmission de ces marqueurs en lien avec des scores élevés aux tests, et ce, de génération en génération. D’un autre côté, ils ont aussi étudié quels étaient les gènes associés avec une oreille musicale chez 192 personnes sans lien de parenté.

 

Dans les deux cas, des sites très spécifiques du génome ont été associés à des aptitudes musicales, dont deux gènes en particulier. Lorsqu’ils sont activés, ils entraînent la synthèse de deux protéines importantes pour le développement de l’appareil auditif chez le foetus. La première joue un rôle primordial dans l’élaboration de l’oreille interne et du colliculus inférieur. « Il est très intéressant de trouver une corrélation forte entre ces gènes à l’origine du système auditif et les aptitudes musicales, commente Stephanie Clarke, professeure en neurosciences à l’Université de Lausanne. Avoir l’oreille musicale dépendrait donc directement de la bonne mise en place du câblage nerveux précoce entre les structures cérébrales. » Quant à la deuxième protéine, elle est active dans l’amygdale des embryons de souris et de poulet. Cette partie du cerveau est critique pour les émotions et leur apprentissage.

 

Peut-on déduire que les talents musicaux sont prédéterminés à la naissance ? Les auteurs concluent qu’il existe une prédisposition génétique au fait de bien entendre, mais précisent que le talent musical est un trait complexe qui ne s’explique pas seulement par l’ADN. « S’il existe des gènes utiles pour un talent en musique, comme la reconnaissance des sons et des rythmes, on ne peut pas parler de gènes de la musique, précise Patrik Vuilleumier, professeur de neurosciences à l’Université de Genève. Le bagage génétique est une chose, mais l’expérience et l’éducation dans la petite enfance jouent aussi un rôle clé. » Ainsi, des personnes qui ont des aptitudes innées ne seront pas musiciennes à défaut d’un entourage propice à l’exercice de la musique. Mozart eut la chance d’être né dans une famille de musiciens, où violons et clavecin furent ses premiers jouets.

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La biologie de la musique décryptée

La musique est une activité humaine pratiquée depuis la nuit des temps, partagée par toutes les cultures. L’écoute et la pratique de la musique engagent un grand nombre de processus tels que la perception auditive au niveau de l’oreille, les émotions, l’apprentissage et la mémoire. Différentes structures anatomiques sont mises en jeu : les sons sont reconnus par la cochlée, cavité hélicoïdale de l’oreille interne. L’information est ensuite transformée en signaux électriques envoyés via le nerf auditif vers différentes structures du cerveau telles que le colliculus inférieur, le tronc cérébral et l’amygdale, avant de rejoindre le cortex supérieur.


Par Aurélie Coulon

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