Éthique - Scientifiques et philosophes se confrontent

Martine Letarte Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Lyon — Un véritable choc des idées a eu lieu au colloque « Éthique des technologies du vivant » tenu les 25 et 26 novembre, à l’Université catholique de Lyon, où des scientifiques ont résumé leurs recherches pointues en biologie de synthèse et où des philosophes ont remis en question l’éthique de cette modification du vivant.

 

On peut maintenant prédire, par l’absence d’une bactérie dans l’intestin, une récidive de la maladie de Crohn après une chirurgie. Et si on décidait d’introduire les micro-organismes d’une personne dotée de cette bactérie chez un patient qui ne l’a pas pour tenter de déjouer la récidive ? Un projet de recherche à Toulouse tente de fabriquer un micro-organisme capable de recycler le carbone pour s’attaquer aux changements climatiques. Difficile d’être contre le progrès. Mais sait-on vraiment quels sont les tenants et aboutissants de telles manipulations du vivant ? Et puis, est-ce vraiment nécessaire ?

 

« L’homme peut maintenant fabriquer des morceaux de vivant artificiel dont les modifications ouvrent un champ de possibilités prometteuses en chimie, en médecine, en matériaux et en énergie », a indiqué en ouverture du colloque Thierry Magnin, professeur à l’Université catholique de Lyon.

 

« Des remaniements de l’ADN, il s’en fait chaque jour, on ne l’a pas inventé, a affirmé Denis Pompon, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). La reproduction sexuée, par exemple, est un croisement entre un mâle et une femelle lors duquel un grand nombre de gênes s’échangent. »

 

Ces types de propos ont fait bondir Bernadette Bensaude Vincent, philosophe et professeure à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. « Ce qui me frappe, c’est l’ambition de redessiner la vie. La vie n’est plus un don qu’on reçoit à la naissance, mais un projet fondé sur une idée qu’on se fait du bien, sur un code qu’on peut reprogrammer », a affirmé celle qui dirige le Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques (CETCOPRA).

 

Marie-Hélène Parizeau, professeure de philosophie à l’Université Laval, a même affirmé que la biologie de synthèse renforçait le discours créationniste, ce qui n’a pas manqué de faire réagir la salle remplie de scientifiques et d’ingénieurs. « En voulant contrôler le réel par des algorithmes, construire des fonctionnalités qui n’existent pas dans la nature, on en vient à l’idée qu’on peut créer, a-t-elle expliqué. La biologie de synthèse s’inscrit dans le discours postmoderniste qui veut échapper à la mort, pourtant inscrite dans la théorie de l’évolution de Darwin. »


Encadrement

 

Si Bernadette Bensaude Vincent remarque une réelle volonté politique d’encadrer la recherche et le développement en biologie de synthèse en Europe et aux États-Unis, elle déplore le fait que l’approche est essentiellement centrée sur les risques.

 

Charles-Anica Endo, directeur général du Réseau Ne 3LS à Montréal, le réseau de connaissances sur les aspects éthiques, écologiques, économiques, juridiques et sociaux des nanotechnologies, est d’ailleurs venu expliquer de quelle façon l’organisation se penche sur différentes questions liées aux impacts des nanotechnologies.

 

Un travail qui n’empêche en rien toutefois que plusieurs produits fabriqués à partir de nanotechnologies sont continuellement mis sur le marché sans avoir été précédés d’études approfondies sur leurs risques, au Canada comme en Europe, ont dénoncé plusieurs personnes dans l’assistance.

 

Pour Bernadette Bensaude Vincent, les questions éthiques liées à la biologie de synthèse devraient ratisser beaucoup plus large. « La démarche actuelle est essentiellement fondée sur ce qu’on sait, sur les risques calculables à partir des données qu’on peut extrapoler actuellement. On sous-estime beaucoup l’incertitude et l’ampleur de nos ignorances dans la synthèse des organismes. »


Collaboratrice