La science en français - «L’anglais, c’est l’espéranto»

Émilie Corriveau Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Entretiens Jacques-Cartier

Lyon — Bien qu’ils soient ouverts aux autres langues, près de 90 % des colloques des Entretiens Jacques-Cartier se déroulent en français. Si la totalité d’entre eux n’ont pas lieu dans cette langue, c’est qu’ils traduisent une réalité importante du monde actuel : celle de la difficulté de réunir des scientifiques francophones de haut niveau, particulièrement dans le domaine des sciences pures et de la santé.

 

Interdisciplinaires, les Entretiens Jacques-Cartier proposent chaque année un programme diversifié dont les rencontres ont lieu autant dans les secteurs scientifique et technologique qu’économique, social, culturel et politique. Lors de la dernière édition, 313 des 358 présentations et tables rondes ont eu lieu en français. Les 45 restantes, dont 24 relevaient des sciences pures ou de la santé, se sont déroulées en anglais.

 

L’exception scientifique

 

Tenu à Lyon presque entièrement en anglais, même si la majorité de ses participants étaient, sinon francophones, du moins francophiles, le colloque intitulé « Thérapies ciblées en cancérologie, enjeux et perspectives pour les patients » illustre bien la problématique. « Il faut savoir que nos consignes étaient de trouver des intervenants venant de l’Europe et de l’Amérique du Nord, indique M. David Cox, chargé de recherche au Centre de recherche en cancérologie de Lyon et l’un des responsables scientifiques de l’événement. Ce que nous avons cherché à faire est d’organiser un colloque de haut niveau. Il s’avère que, même si nous nous restreignions à inviter des chercheurs rattachés à des structures dites “ francophones ”, nous rencontrerions de nombreux chercheurs non francophones de bon niveau. Cela montre l’attractivité et le niveau de recherche de ces établissements. […] Incidemment, il s’avère que nous nous sommes retrouvés avec des intervenants non francophones, donc, dans l’intérêt de tous, nous avons décidé de faire les interventions en anglais. »

 

« Il faut comprendre que, dans notre domaine, l’anglais, c’est l’espéranto, ajoute M. Maxime Bouchard, professeur associé au Rosalind-and-Morris-Goodman Research Center de l’Université McGill, à Montréal, et responsable québécois du colloque. Si on me demande : “ Doit-on absolument faire de la science en français ? ”, je réponds non, parce qu’affirmer le contraire ne serait ni vrai ni honnête. Toutefois, si on me demande : “ Est-ce possible et intéressant de le faire en français ”, je réponds oui ! Oui, parce que ça permet de diversifier les réseaux et que ça amène la création de nouveaux partenariats. »

 

À titre d’exemple, M. Bouchard relate avoir rencontré des scientifiques de haut niveau lors des Entretiens Jacques-Cartier et assure qu’il ne les aurait probablement jamais croisés si l’effort d’inviter des chercheurs francophones n’avait pas été fait.

 

« En science, les contacts, les collaborations, la connaissance des travaux des autres et des technologies développées, c’est très important. C’est intéressant de se forcer à sortir de ses cercles habituels. Vous savez, on a tous nos petits gangs… En s’imposant le français comme langue de communication, inévitablement, on entre en contact avec des gens qu’on n’aurait pas connus autrement », poursuit le scientifique.

 

Sensiblement du même avis que son collègue, M. Cox estime que, malgré qu’il ait eu lieu en anglais, le colloque dont il était responsable fut une belle réussite, car celui-ci a permis non seulement de renforcer les ponts existants entre des chercheurs européens et nord-américains, mais également d’en créer de nouveaux. « Et cela, c’était depuis le début l’objectif majeur du colloque », note-t-il.

 


En français à Montréal ?

 

Satisfait de son expérience lyonnaise, mais désireux de pousser la chose plus loin, M. Bouchard, qui est chargé d’organiser à Montréal la prochaine édition du colloque, espère parvenir à réunir suffisamment de participants francophones de haut niveau pour le tenir en français. Mais le défi s’annonce de taille…

 

« Tant qu’à organiser un congrès d’envergure internationale, aussi bien qu’il soit de grande qualité, relève-t-il. Ce serait une erreur d’abaisser le niveau seulement pour rejoindre des francophones. Je pense que c’est possible et que ça en vaut la peine, mais ça va nécessiter beaucoup plus de travail, beaucoup plus de réseautage que d’ordinaire pour trouver les bons invités. »

 

Et la difficulté ne se limite pas qu’aux présentateurs, elle touche également les auditeurs, particulièrement dans une ville comme Montréal. « L’autre défi, c’est l’auditoire, confirme M. Bouchard. Dans mon labo, il n’y a qu’un francophone. Les gens qui m’aideront ne parlent pas français. Le coorganisateur du congrès, Jocelyn Coté, est francophone, mais il travaille à l’Université d’Ottawa. Pour lui également, ce sera un défi, puisque ses étudiants sont majoritairement anglophones. Ça signifie donc qu’on devra associer des gens de l’Université de Montréal, de l’Université de Sherbrooke, de l’Université Laval, etc. On aura besoin d’eux, c’est certain. Et il faudra qu’on sorte de McGill, que le colloque soit tenu ailleurs à Montréal. C’est tout un défi, mais ça s’annonce intéressant de le relever ! »

 

Collaboratrice

À voir en vidéo