Internet et les méandres de la mémoire

À ceux qui croient que dépendre d’Internet va atrophier notre matière grise, un professeur en neurologie réplique que « c’est absurde ».
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir À ceux qui croient que dépendre d’Internet va atrophier notre matière grise, un professeur en neurologie réplique que « c’est absurde ».

Tous les jours, faute de se rappeler un fait, une date, un nom, une définition, on interroge Internet et on obtient une réponse. Sans effort. À force d’agir de manière aussi automatique, perdrons-nous la mémoire ? Quel effet sur nos cerveaux ?
 

 

Autour de la table familiale, on discute politique. Soudain, on se questionne sur le nom de ce dictateur roumain mort à la fin des années 80… Personne n’arrive à le nommer. Certains se creusent les méninges, vérifient dans le dictionnaire, d’autres sautent sur leur téléphone intelligent. Bingo ! Wikipédia rend son verdict : Nicolae Ceausescu.

 

Ce genre d’anecdote se répète tous les jours. Or plusieurs craignent qu’Internet et les Google de ce monde ne « ramollissent » le cerveau humain à force de nous simplifier la vie. Parmi eux, l’éditorialiste anglo-saxon Nicholas Carr, auteur de l’essai Internet rend-il bête ?, publié en anglais en 2010, qui a fait un tabac en accusant Internet d’avoir affecté sa mémoire et sa capacité de concentration. En fait, Internet ne fait pas perdre la mémoire, estiment les spécialistes de la question, mais il modifie notre manière de lire, de chercher et, ultimement, de retenir de l’information.

 

La mémoire des chemins

 

Devant des ordinateurs, une centaine d’étudiants de Harvard s’engagent dans une tâche assez banale : retenir 40 phrases anodines, du type « L’oeil d’une autruche est plus gros que son cerveau ». Pour ces universitaires, facile de mémoriser de l’information, croit-on. Ces cobayes sont soumis à une exigence hors de l’ordinaire, dans le cadre d’une expérience conduite dans les années 2000 par la psychologue américaine Betsy Sparrow, première chercheuse à tester l’impact d’Internet sur la mémoire.

 

Dans une étude publiée en 2011 dans le magazine Science, celle-ci concluait que le cerveau des humains mémorise moins bien une information qu’il sait entreposée dans un ordinateur. Dans la foulée, Sparrow notait en revanche que les étudiants retenaient mieux le chemin pour se rendre à l’information que l’information elle-même.

 

« C’est une manière d’économiser de l’énergie », explique le professeur Alain Dagher, de l’Institut de neurologie de Montréal, qui s’intéresse aux impacts d’Internet sur le cerveau, notamment dans le cadre des dépendances au Web. Quand vous faites votre liste d’épicerie, vous notez les articles dont vous avez besoin, puis vous les oubliez, indique-t-il. C’est le même fonctionnement avec Internet : « Ce n’est pas qu’on va moins utiliser notre cerveau. On ne mémorise tout simplement pas de l’information accessible facilement, n’importe quand. »

 

À ceux qui croient que dépendre d’Internet va atrophier notre matière grise, Alain Dagher répond que « c’est absurde ». Pour lui, la profusion d’informations accessibles sur le Web n’a que du bon, surtout dans sa profession. « Ça fait 10 ans que je ne suis pas allé à la bibliothèque pour consulter un livre ou une revue. [Internet] aide beaucoup. Cela a changé la pratique de la médecine », insiste le neurologue. Par ailleurs, une étude menée à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) démontre que l’utilisation d’Internet chez les personnes âgées stimule davantage leur cerveau, améliorant leurs habiletés cognitives.

 

Internet à double tranchant

 

Reste qu’Internet est un outil puissant, susceptible d’encourager des dépendances, relève le professeur Dagher. Parmi ses patients ayant des troubles d’achat compulsif, certains voient dans un site comme eBay un véritable eldorado. Il semble « plus facile de vider son compte de banque et d’acheter des milliers de souliers quand on est en ligne », souligne-t-il.

 

Les chercheurs qui évaluent l’impact du numérique sur la lecture et la recherche de l’information s’intéressent aussi à l’abondance des sources sur le Web. Pour Jean-François Rouet, directeur au Centre de recherches sur la cognition et l’apprentissage de l’Université de Poitiers, en France, il ne fait aucun doute que la profusion d’informations disponibles sur le Web brouille les repères de certaines personnes. «L’utilisateur d’Internet doit se demander en permanence où est l’information puisqu’il ne la voit pas littéralement devant lui comme un objet, mais juste comme une projection sur son écran.» Un changement majeur par rapport aux informations contenues dans un livre imprimé.

 

Ironiquement, les sources de qualité douteuse font aussi travailler les méninges. Dans l’univers imprimé, il y a des mécanismes de sélection et des filtres qui empêchent la publication de tout et n’importe quoi, des mécanismes qui ont « profondément changé » avec Internet, souligne-t-il.

 

En réaction, les utilisateurs mettent en branle des mécanismes de protection intellectuelle. « Jusqu’à 15 ans, les élèves ont une grande naïveté par rapport à la question des sources. Ils n’ont souvent pas le réflexe de vérifier. Ils ont tendance à accepter l’information telle qu’elle est, en se centrant sur le contenu de ce qui est dit », mentionne le chercheur français. D’où l’importance d’encadrer les jeunes afin d’aiguiser leur jugement et de les immuniser contre l’« effet » Internet.
 


Un reportage d'Anabel Cossette Civitella

2 commentaires
  • Viken Aprahamian - Inscrit 21 octobre 2013 15 h 54

    Matière à reflexion

    «les étudiants retenaient mieux le chemin pour se rendre à l’information que l’information elle-même»
    C'est pratique, sauf que les facultés analytiques du cerveau s'en sortent affaiblis. L'acquisition de l'information n'est que la première étape de la reflexion. Pour pouvoir bien analyser une question, il faut avoir le maximum d'information simultanément en mémoire. En language d'informaticien, avoir un lien vers l'information ne suffit pas: il faut avoir l'information en mémoire!

  • Serge Tisseur - Inscrit 21 octobre 2013 17 h 35

    C'est certain qu'Internet nous simplifie la vie. Cela va-t-il nous rendre plus mous de corps et d'esprit? J'en doute. Il fut un temps où la mémoire humaine était le seul moyen de transmettre le savoir. Les choses ont changé, mais pas au point de détrôner la mémoire qui restera toujours à mon sens le garde-manger de notre intelligence et de notre imagination. Je dirais qu'Internet est encore un phénomène récent. Ses effets sur la pensée peuvent faire peur à certains (avec raison peut-être), mais les connaît-on vraiment? Il faut du temps: du temps pour apprendre à se servir d'Internet avec discernement et du temps aussi pour que les chercheurs étudient le phénomène.