Albert Jacquard 1925-2013 - Plaidoyer pour l’humanitude

Le généticien Albert Jacquard, décédé mercredi.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Verdy Le généticien Albert Jacquard, décédé mercredi.

Le célèbre généticien est décédé mercredi, à Paris, des suites d’une leucémie à l’âge de 87 ans. Connu pour ses combats pour la justice, le scientifique a accordé un dernier entretien au Devoir, en mai dernier. Nous en publions le coeur.

 

Jusqu’à son dernier souffle, Albert Jacquard s’est soucié du sort de l’humanité. Lors de notre rencontre à la fin mai, dans son appartement de Paris, le célèbre généticien de 87 ans avait encore assez d’énergie pour réclamer la fin de l’armement, dénoncer le système économique actuel et s’inquiéter de l’accroissement de la misère dans le monde. C’était toujours avec autant de conviction, car on a, disait-il, « complètement loupé le retour à la paix ».

 

« On a raté le désarmement », dit M. Jacquard, qui a accepté cet entretien pour livrer un message à la jeunesse. Bien assis à la table de sa cuisine, ce grand penseur français a sorti son dernier ouvrage Exigez ! Un désarmement nucléaire total cosigné avec son ami Stéphane Hessel, lui aussi disparu en février dernier. « L’erreur numéro un a été de rendre possible le suicide de l’humanité. Il fallait profiter du fait que la bombe atomique soit tellement dangereuse, que tout le monde la craignait, pour tracer un chemin vers la paix, ce qu’on n’a pas fait », affirme-t-il d’une voix qui trahit la déception.

 

« À la fin de la guerre, on aurait dû se dire : on entre dans une nouvelle ère. Mais au lieu de cela, on a donné des moyens aux armées et on a manqué l’occasion de créer une économie qui répondait aux espoirs de paix. Il faut maintenant un renouvellement très profond, il faut détruire les armes nucléaires et vous devez l’exiger », exhorte M. Jacquard.

 

Dans cet essai, il propose des pistes de solution pour éviter de se diriger droit dans le mur. À son avis, les armes de meurent la plus grande menace pour l’humanité, même si le réchauffement climatique et le système économique nuisent à notre bien-être. « Il n’est pas trop tard pour prendre une autre direction, mais il faut faire vite. Malheureusement, on est désorienté, en ce moment, et c’est inquiétant. Mais je me dis qu’on n’a pas le droit de désespérer », soutient-il.

 

Son credo ? La création de ce qu’il appelait « l’humanitude », c’est-à-dire une humanité qui soit complètement basée sur d’autres forces économiques et humaines. « Ça ne va pas être facile, il faut changer les états d’esprit, changer les rapports entre les uns et les autres. Le point de départ, c’est de réaliser que le rapport entre les hommes a été gâché. L’homme est quelqu’un capable de rencontrer l’autre en étant efficace. Or, on ne se rencontre plus, actuellement, et si on le fait, on le fait dans la violence. Je crois qu’il faut changer la façon de réagir à la rencontre de l’autre, et ce n’est pas rien », convient-il en s’arrêtant quelques secondes pour mieux énoncer sa réflexion.

 

« Dans le fond, c’est dans notre capacité à écouter l’autre que tout va se jouer, et ça passe beaucoup par l’éducation. Il faudrait enseigner aux jeunes la rencontre vers l’autre. Lorsque quelqu’un est différent de nous, au lieu d’avoir le réflexe de le combattre, il faudrait avoir le réflexe de l’aider et d’en faire un émule », avance M. Jacquard, qui dit n’avoir jamais aimé les mots « performance et compétition ».

 

Au fil des dernières années, en effet, il a préconisé de transformer la compétition en émulation, une manière de se comparer aux autres et de s’entourer de gens meilleurs que soi pour ainsi mieux progresser. « Il faudrait supprimer la notation dans les écoles, une méthode qui incite les jeunes à se diriger vers la compétition et non vers l’émulation », explique-t-il en se défendant bien d’être utopiste.

 

En tant que scientifique et spécialiste de la génétique, Albert Jacquard a passé une bonne partie de sa carrière à appliquer les concepts de la science à la vie quotidienne. Il ne voit pas pourquoi les théories pour créer une humanité meilleure ne pourraient pas s’appliquer dans un monde qui n’a rien d’abstrait. Il y a une dizaine d’années, il se permettait d’ailleurs de crier haut et fort « J’accuse l’économie triomphante » où l’esprit de compétition, qu’il détestait tant, était et demeure si présent.

 

« Revoir le système économique est une nécessité humaine. On n’a pas le droit d’accepter un système qui crée tant d’inégalités entre les riches et les pauvres, alors, si on n’accepte pas, on doit chercher à le réformer », tient à dire M. Jacquard, qui a longtemps milité pour les droits des sans-logis et des pauvres.

 

En constatant les grandes différences qui continuent de subsister dans ce monde, Albert Jacquard en est même venu à se dire qu’il s’était trompé en 1995. « Si je devais refaire mon bouquin Éloge de la différence, je ne lui donnerais pas ce titre, parce que l’éloge de la différence s’est transformé en acceptation de la différence, acceptation de la misère du plus grand nombre, et c’est le contraire que je voulais obtenir », confie-t-il.

 

Malgré tout, il avait le sentiment, à la fin de sa vie, que ses batailles n’avaient pas été complètement vaines, que les choses avaient évolué, mais pas assez vite. Albert Jacquard nous disait que le plus dur avait été de tourner la page de son enfance marquée par un grave accident de voiture subi à l’âge de 9 ans. Son frère de 5 ans et ses grands-parents y sont morts. Il a survécu et les chirurgiens, dit-il, ont fait ce qu’ils pouvaient de son visage. Pendant des années, il a été incapable de se regarder dans le miroir.

 

« Quand j’ai réussi à l’accepter, c’est là que j’ai développé mon plein potentiel. Il ne faut pas perdre trop de temps à liquider son passé. Il faut regarder l’avenir et je suis content d’avoir dit et redit à mes contemporains : attention, on va dans la mauvaise direction. C’était pour moi une façon de servir l’humanité », a tenu à dire M. Jacquard, qui reconnaît avoir eu, somme toute, une vie plutôt heureuse. « J’ai eu beaucoup de chance, j’ai fait des rencontres extraordinaires, mais j’aurais pu être bien meilleur. »

9 commentaires
  • Christian Fleitz - Inscrit 13 septembre 2013 07 h 49

    Un grand deuil

    Un ''être humain'' est mort : une intelligence doublée d'une grande moralité vous a quitté. Les humanistes sont en deuil.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 13 septembre 2013 07 h 59

    Pour sa dernière visite au Québec

    Albert Jacquard au Forum social québécois parle de la survie de l'humanité: http://webtv.coop

    • Daniel Bérubé - Abonné 13 septembre 2013 11 h 45

      Merçi d'avoir donné l'adresse de ce forum social québécois, nous donnant la chance de l'entendre encore une fois, et qui n'est jamais de trop...

      J'entendais cette semaine, à la radio, une expérience de sa vie: il fut mis en prison avec quelques itinérants avec qui il était au moment de leur arrestation. Quand le directeur de la prison appris la chose, il se rendit immédiatement à la cellule pour s'excuser et lui redonner la liberté immédiate. Cependant, Mr. Jacquard refusa cette liberté si elle ne s'adressait qu'à lui, il exigea que les itinérants arrêtés en même temps que lui soient libérés... ce que le directeur ne put refuser... ceci donne une bonne idée de sa façon de voir les choses...

      Espérons qu'un autre ''sage'' ayant une phylosophie semblable se manifeste afin de prendre sa relève, et vienne "éclairer" l'humanité si souvent dans le brouillard...

  • Robert Côté - Inscrit 13 septembre 2013 08 h 08

    Merci m.Jacquard

    M.Jacquard vous faites parti de ceux qui avec courage et conviction nous ont dit ce que nous ne voulions pas entendre.
    Vos constats,vos vérités nous dérangent.
    Tout preneur de décision devrait vous avoir lu.Il n'y a pas que l'économie dans le monde,il y a les millions d'êtres laissés pour compte.

  • François Dugal - Inscrit 13 septembre 2013 08 h 11

    Espèce rare

    Un scientifique brillant qui a une conscience sociale et qui est capable d'expliquer ses théories dans une langue claire et accessible à tous est un exemple à suivre pour la génération montante.
    Mes plus sincères condoléances à sa famille.

  • Jean-François Garneau - Inscrit 13 septembre 2013 10 h 07

    Albert Jacquard et l'art des rencontres

    Grand merci à M. Albert Jacquard pour sa présence humaniste, à la fois humble et exemplaire. Ma conjointe et moi conservons un souvenir ému de son passage empreint d'écoute, de savoir et de sagesse à l'école de nos filles. Il a éveillé beaucoup de consciences quant aux risques du progrès à tout prix et aux limites des ressources planétaires. Toute sa vie, il a appliqué à la science et à la gestion sociale la devise du poète brésilien Vinicius de Moraes : la vie, c'est l'art des rencontres. Avant de s'éteindre, il a formulé sa gratitude pour tous ceux qui en le rencontrant tels qu'ils étaient l'avaient aidé à devenir lui-même.