L’ésotérisme a toujours la cote au Québec

En 10 ans, la présence de la pseudoscience en librairie est restée relativement stable avec des proportions de 86 % en 2011, soit près de 2 points de pourcentage de moins qu’en 2001.
Photo: Archives Le Devoir En 10 ans, la présence de la pseudoscience en librairie est restée relativement stable avec des proportions de 86 % en 2011, soit près de 2 points de pourcentage de moins qu’en 2001.
Sale temps pour les esprits critiques. La vente de livres consacrés aux phénomènes paranormaux, à l’ésotérisme, au nouvel âge, aux arts divinatoires et autres pseudosciences se porte assez bien merci au Québec. En dix ans, malgré des appels sporadiques à la vigilance, et quelques dénonciations publiques de coquins, ce marché n’y a pas été menacé par ses nombreuses zones d’ombres et ses troublantes contradictions.

C’est en tout cas ce que démontre une étude longitudinale sur l’espace occupé par les pseudosciences dans les librairies du Québec. Étude dont les grandes lignes vont être dévoilées ce vendredi dans le cadre du 81e congrès de l’Acfas.

Entre 2001 et 2011, Serge Larivée, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, et son équipe, ont passé au crible la présence de ce genre de bouquins dans 55, puis dans 72 librairies généralistes de la province. Comment? En mesurant l’espace occupé par ces livres autant dans les sections pour adultes que celles dédiées à la jeunesse. Cette superficie a été par la suite comparée à celle occupée par les livres à caractère purement scientifique. Et la mise en perspective, forcément, a donné un résultat sans appel.

En 10 ans, la présence de la pseudoscience en librairie est restée relativement stable avec des proportions de 86 % en 2011, soit près de 2 points de pourcentage de moins qu’en 2001. Pis, dans la section jeunesse, ce genre a fait son entrée en 2011 avec l’apparition de trois titres identifiés par les chercheurs. Dix ans plus tôt, la chose oscillait entre rare et inexistant. «Dans les livres pour les jeunes, les pseudosciences passent par le thème de la religion et de l’âme, commente M. Larivée, ce que je trouve particulièrement vicieux».

Deviner la stabilité

Pas de mystère. Dans l’ensemble, la place occupée en librairie par ce genre littéraire n’avait pas beaucoup de chance d’augmenter en 10 ans, estime le chercheur, étant donné un certain «effet plafond» que ce marché avait atteint à la charnière du siècle dernier. «Mais on aurait pu s’attendre à ce que cela diminue», ajoute-t-il tout en reconnaissant au passage et en guise de justification l’échec des forces scientifiques, de l’esprit rationnel face à tous ces charlatans très habiles pour abuser de la crédulité de leurs contemporains. «Leur recette est efficace. Ils utilisent le vocabulaire scientifique, mais délaisse les méthodes scientifiques qui vont avec», déplore-t-il.

«C’est un peu comme si l’attitude scientifique n’avait pas de prise sur les gens», ajoute ce spécialiste du fonctionnement de la science et fin observateur des fraudes scientifiques. «Dans ce contexte, il est effectivement plus facile de tromper le peuple», avec la multiplication sur les tablettes des librairies de livres dont le contenu à tendance à s’engouffrer dans les chakras ouverts de la naïveté.

La relation trouble entre pseudoscience et présent s’expliquerait en partie par le fait que «le cerveau humain pour fonctionner a besoin de sens et que la façon la plus facile d’en générer, c’est par les croyances», dit-il.

Paradoxe inexpliqué?


Ce goût prononcé pour les histoires à dormir debout et les réponses faciles à la complexité de la condition humaine s’accompagne également d’un curieux paradoxe, ont noté les scientifiques et pourfendeurs de jobardise. «Pour les enfants, la proportion de livres scientifiques, sur l’astronomie, l’histoire, les plantes, les phénomènes physiques sont plus importants que ceux relevant de la pseudoscience, dit M. Larivée. Cela veut dire que les parents achètent des livres scientifiques à leurs enfants, mais des livres de pseudosciences pour eux».

Souci de la rigueur et des faits pour fiston, délires ésotériques pour soi. Un phénomène sans doute trop étrange pour ne pas croire qu’un esprit malin est venu manigancer tout ça. À moins que ce ne soit que la faute à l’univers à qui l’on aime prêter bien des choses, surtout celles qui sont un peu trop complexes à saisir.
10 commentaires
  • Monique Deschaintres - Abonnée 10 mai 2013 08 h 31

    Naïveté

    Comme si il n'y avait que les soit disant pseudo sciences pour tromper le bon peuple! Et les cie pharmaceutiques? Et les maires et les politiciens et les journalistes qui réduisent le monde à la réalité soit disant authentique. Qu'en savez vous?

  • Pierre Desautels - Abonné 10 mai 2013 08 h 58

    Vigilance...


    Dans certaines succursales de Renaud-Bray, la section "psychologie" est inondée de livres écrits par des auteurs venant de la sphère ésotérique comme Lise Bourbeau, par exemple. Il faut travailler fort pour trouver un livre écrit par un authentique psychologue...

  • Ludovic Massart - Inscrit 10 mai 2013 10 h 29

    les réponses faciles à la complexité de la condition humaine...

    ... elles sont aussi dans des phrases comme :
    "le cerveau humain pour fonctionner a besoin de sens et que la façon la plus facile d’en générer, c’est par les croyances" (Serge Larivée)

    Ah bon ? Moi il me semblait que le cerveau humain a besoin d'oxygène pour fonctionner, et que c'est /l'esprit/ qui peut avoir besoin de sens, à la rigueur.

    C'est bien la peine d'avoir fait des années d'études de "psychoéducation" si c'est pour énoncer des sottises du genre "esprit = cerveau" dans un grand journal.

  • Lorraine Couture - Inscrite 10 mai 2013 11 h 40

    Ésotérismes

    Monsieur Deglise, je vous invite à lire un court volume de 127 pages de la collection - Que sais-je ? – intitulé – L’ésotérisme de M. Antoine Faivre.

    M. Faivre est Directeur d’études émérite à l’École pratique des Hautes Études, Section des Sciences religieuses (Histoire des courants ésotériques dans l’Europe moderne et contemporaine).

    Les titres des chapitres :
    - Sources antiques et médiévales des courants ésotériques modernes
    - L’ésotérisme au cœur de la Renaissance et dans les feux du Baroque
    - L’ésotérisme à l’ombre des Lumières
    - Du savoir romantique aux programmes occultistes
    - Ésotérismes du XXe siècle.

    Le journaliste est-il tenu moralement de dire la vérité? Ou se fait-il porte- parole de l’ignorance grossière et pitoyable d’une part de la communauté « scientifique » à propos de l’ésotérisme ?

    Le journaliste rêve-t-il encore de pouvoir éclairer l’opinion publique en la fabriquant et ainsi faire mourir l’attrait pour des traditions anciennes que dévoilent les ésotérismes.

    À l’heure de Wikileaks, peut-on se demander qui leurre le citoyen ? Les auteurs d’ouvrages « ésotériques » ou les journalistes impuissants à connaître le monde et surtout à l’améliorer?

    Qui dupe le plus les citoyens ? Qui est le plus discrédité ?

    Lorraine Couture
    Gatineau

    • Michel Gagnon - Inscrit 10 mai 2013 12 h 17

      Il aurait été intéressant de connaître le genre de lien que vous avez avec l'ésotérisme, Madame Couture.
      Vrai qu'il peut être intéressant de consulter les ouvrages scientifiques sur la place de l'ésotérisme dans la société. Mais vrai aussi qu'on peut trouver déplorable la naïveté de tant de gens à l'égard de l'ésotérisme, dont plusieurs se font carrément exploiter.
      En lien avec le commentaire de M. Desautels ci-haut, et en tant que psychologue, je suis d'accord pour dénoncer certaines librairies de renom qui mettent dans la section «Psychologie» des ouvrages relevant davantage de l'ésotérisme que de la psychologie. Il s'agit là de fausse représentation, de tromperie à l'égard du client.
      Le malheur, au fond, c'est que les livres ésotériques se vendent comme des petits pains chauds. C'est le «commerce» qui prime. Et l'exploitation des naïfs.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 10 mai 2013 12 h 30

    Un livre sérieux sur l'ésotérisme

    À lire

    Dictionnaire critique de l'ésotérisme de Jean Servier, aux Presses Universitaires de France.