81e congrès de l’ACFAS - Pour un accès libre et gratuit à la recherche

Le 11 mars dernier, le gouvernement de Barack Obama a fait un pas de géant pour la valorisation de la recherche en adoptant une politique scrutée depuis avec des yeux envieux par les défenseurs du libre accès. En obligeant la publication gratuite de tout produit de recherche soutenu par des fonds gouvernementaux, les États-Unis ont franchi une étape symbolique majeure.

« Les maisons d’édition savantes prenaient tout leur sens à l’époque suivant Gutenberg et l’édition papier, mais à l’ère d’Internet, cela n’a plus de sens. » Étienne Harnad milite depuis vingt ans pour la science ouverte et l’accès libre aux publications des chercheurs. Le chercheur en sciences cognitives de l’UQAM a évoqué pour la première fois en 1994 l’idée d’un accès libre à la richesse scientifique contenue dans les quelque 25 000 revues circulant dans le monde. « Je croyais que c’était une telle évidence que ce serait chose faite le lendemain », explique celui qui participera ce lundi au Congrès de l’ACFAS au colloque portant sur la Révolution de la science ouverte et de l’accès libre. « Voyez où j’en suis encore aujourd’hui . À me battre encore pour faire tomber les réticences et permettre que la recherche soutenue par des fonds publics soit accessible. »


Fonds publics


L’ère 2.0 a poussé plusieurs chercheurs à s’interroger sur un non-sens déjà choquant pour certains : le fait que la recherche soutenue par des fonds publics soit publiée dans des revues exigeant la cession des droits et que les éditeurs et les sociétés savantes propriétaires des publications demandent des montants exorbitants aux bibliothèques pour des abonnements (un exemple : la revue Brain Research exige quelque 25 000 $ US pour un abonnement annuel). « C’est un double usage des fonds publics, pour la même recherche, dont ne profitent pas les citoyens », dénonce Florence Piron, professeure au Département d’information et de communication de l’Université Laval, spécialiste, entre autres, de l’éthique des sciences et responsable du colloque sur la science ouverte.


À Laval, même si la bibliothèque est abonnée à nombre de revues savantes, il arrive encore à Mme Piron d’être stoppée dans un élan de consultation d’une publication scientifique, car on exige qu’elle paie parfois jusqu’à 300 $. « Je ne vais évidemment pas lire. » Il serait pourtant si simple d’adopter des politiques comme celle de l’Université de Liège, en Belgique, qui fait du dépôt des travaux de chercheurs en accès libre une condition pour l’évaluation du corps professoral, ce qui fait que tout le monde s’y adonne de manière spontanée. « La recherche est alors disponible au bout d’un clic », explique Mme Piron, qui a fait l’exercice récemment de déposer en accès libre au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France, une de ses publications vieille de dix ans, afin de voir ce qu’il en résulterait. « Ça m’a pris cinq minutes, ça n’a pas coûté un sou et, en six semaines, 106 personnes sont venues consulter la recherche », ce qui lui a redonné une seconde vie.

 

Tyrannie de l’industrie


Les chercheurs hésitent à entrer dans la valse du libre accès, sorte de mise en disposition gratuite, sur le Web, des articles scientifiques. Ils ont peur de contrevenir aux desiderata d’une industrie de l’édition savante richissime. « Les maisons d’édition sont farouchement contre le libre accès, les chercheurs ont peur de contrevenir soi-disant à des contrats et s’exposer à des poursuites, ce qui est un mythe. Résultat ? Ça ne bouge pas, en tout cas pas assez vite », dit Étienne Harnad.


Pendant que le prix des abonnements augmente de manière spectaculaire - plus de 300 % pour les universités de la fin des années 1980 au milieu des années 2000 - et que des groupes gagnent des fortunes (35 % de marge de profit, soit 1,1 milliard de dollars américains, pour le géant Elsevier, qu’un vaste mouvement de boycottage orchestré par des milliers de chercheurs a secoué en 2011), des mythes comme la peur des poursuites empêchent le passage au libre accès. « Les chercheurs sont conservateurs, c’est vrai, explique Mme Piron. Mais il y a des mythes, comme le fait que les publications en libre accès ne soient pas soumises à une évaluation des pairs, ce qui est absolument faux, qui empêchent d’avancer. »


Deux voies


L’occasion est belle pour le Québec, qui doit dévoiler une nouvelle politique de la recherche et de l’innovation, d’envoyer un signal aux universités pour qu’elles encouragent, comme la Belgique, le dépôt obligatoire des travaux scientifiques en libre accès. Le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Italie sont inspirants à cet égard. « Rémi Quirion [scientifique en chef du Québec] est ouvert au libre accès, et surveillera le colloque [du 6 mai] », dit Mme Piron.


Deux voies existent pour favoriser le libre accès, explique Étienne Harnad, la « verte » et la « dorée ». La première consiste à créer des dépôts à libre accès, sorte de bases de données où les chercheurs déposent eux-mêmes leurs travaux. Tout est gratuit. La seconde renvoie plutôt à un fonctionnement semblable à celui des périodiques, avec un comité de révision par les pairs, et un accès gratuit en ligne. Cette voie est soutenue financièrement par les auteurs eux-mêmes, qui paient pour faire publier leur article. La revue électronique PeerJ illustre parfaitement ce modèle : en payant 99 $ une seule fois, les auteurs s’octroient un droit de publication à vie. Les publications sont scrutées par un comité de pairs, et le public y a accès gratuitement.

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