Un insecte pillard

Le psylle asiatique des agrumes, petit insecte ailé, raffole de la sève présente dans le feuillage des citrus, ici une jeune feuille de citronnier.
Photo: Mike Lewis - The Center for Invasive Species Research Le psylle asiatique des agrumes, petit insecte ailé, raffole de la sève présente dans le feuillage des citrus, ici une jeune feuille de citronnier.

Les oranges de la Floride et de la Californie sont menacées de disparition. Le traditionnel jus d’orange de nos petits-déjeuners pourrait bien devenir une denrée extrêmement rare d’ici peu. Car les vergers d’orangers, mais aussi de pamplemoussiers, voire de tous les arbres produisant des agrumes, sont frappés de plein fouet par une maladie bactérienne disséminée par un petit insecte exotique qui signe l’arrêt de mort des arbres auxquels il s’abreuve.

Au cours des huit dernières années, plus de la moitié des citrus - les arbres produisant des agrumes - de la Floride ont été infectés par la bactérie responsable d’une maladie mortelle, l’huanglongbing (HLB), qui signifie « maladie du dragon jaune » en chinois, aussi appelée « maladie des pousses jaunes ».


Le pathogène a maintenant atteint la Géorgie, la Caroline du Sud, la Louisiane, le Texas et même la Californie, principal producteur des oranges que l’on mange entières, plutôt que pressées sous forme de jus comme celles de la Floride.


Cette maladie qui a fait des ravages en Chine, en Inde, en Indonésie et en Afrique du Sud serait vraisemblablement apparue en Floride et en Californie après que des individus, revenant d’Asie ou du Mexi que, eurent rapporté clandestinement dans leurs valises des branches portant des psylles infectés, ces petits insectes vecteurs de la bactérie, pour les greffer à un arbre fruitier de leur jardin, supposent les spécialistes.

 

Une attaque violente


« Ces insectes sévissent avec une extraordinaire violence et, si on laissait la nature suivre son cours sans surveillance, ils pourraient certainement anéantir l’industrie des agrumes. Nous tentons divers traitements sur les arbres déjà infectés, ce qui nous a permis de maintenir l’industrie à flot, mais personne ne sait pendant combien de temps encore elle pourra survivre », explique en entrevue téléphonique Tim Schubert, du service de pathologie végétale du Florida Department of Agriculture and Consumer Services.


Les psylles asiatiques des agrumes, petits insectes ailés, raffolent de la sève présente dans les feuilles de citrus. Si celle-ci est contaminée par la bactérie responsable de l’HLB, l’insecte contractera le pathogène et le transmettra ensuite aux autres plantes sur lesquelles il prendra ses prochains repas.


Les bactéries - du genre Candidatus liberibacter - prolifèrent alors dans le système vasculaire de l’arbre et en viennent à bloquer la circulation de la sève nourricière vers les parties biologiquement actives, comme les bourgeons, les fruits et les racines. Affamé, l’arbre dépérit, ses feuilles jaunissent et deviennent asymétriques, tout comme les fruits qui perdent également leur couleur, ainsi que leur contenu en sucres et en jus.


Ce qui a favorisé la prolifération des psylles asiatiques dans les États du sud des États-Unis est, d’une part, leur extraordinaire fécondité. Chaque femelle pond jusqu’à 800 oeufs sur les jeunes pousses de citrus au cours du seul mois que dure sa vie, ce qui peut engendrer des populations dépassant 40 0000 psyl les sur un seul oranger. D’autre part, cette espèce exotique n’a rencontré aucun prédateur naturel en terre américaine, ce qui lui a permis de proliférer rapidement.


Devant un tel ravageur, les vaporisations d’insecticide ont été vaines. Les producteurs d’oran ges de la Floride fertilisent leurs vergers à outrance, en croisant les doigts. En Californie, on mise actuellement sur la lutte biologique. Mark Hoddle, professeur d’entomologie à l’Université de Californie à Riverside, est allé au Pakistan chercher de petites guêpes reconnues pour parasiter les psylles asiatiques des agrumes.


En effet, la femelle de cette guêpe pond un oeuf dans l’abdomen de son hôte, en l’occurrence le psylle. Une fois l’oeuf éclos, la larve de la guêpe se développe en dévorant les tissus du psylle, dont il ne subsiste à la fin que la coquille qui sert de protection à la larve de guêpe. L’équipe de Mark Hoddle a procédé au relâchement de ces guêpes parasites dans le comté de Los Angeles, où les psylles asiatiques des agrumes font de véritables ravages.


« Il est encore trop tôt pour savoir si cette expérience, qui se poursuivra pendant deux ans, aura des effets bénéfiques. Mais nous avons observé que certains citrus sont visités par des fourmis qui s’abreuvent du miel sécrété par les psylles. Or ces fourmis protègent les psylles des parasites. Si on arrivait à débarrasser les arbres des fourmis, les guêpes parasites parviendraient à mieux attaquer les psylles et à en éliminer jusqu’à 85 %, alors que si des fourmis sont présentes sur les arbres, les guêpes n’arrivent à tuer que 15 % des psylles », explique l’entomologiste.


Pour éliminer les fourmis, les chercheurs déposent des appâts composés d’une nourriture alléchante mais toxique pour les fourmis, qui, en la ramenant au nid, permettra d’exterminer la colonie.


« Malgré cette intervention supplémentaire, l’introduction d’un parasite ne pourra pas supprimer complètement les psylles asiatiques des citrus. Si nous parvenons à en éliminer 30 % à l’aide des guêpes parasites, ce sera un très bon résultat », croit Mark Hoddle, précisant que d’autres interventions sont expérimentées, comme l’épandage sur le sol d’un puissant insecticide agissant sélectivement contre les psylles asiatiques des agrumes.


D’autres scientifiques cherchent à identifier le parfum qu’exhalent les citrus et qui attire ces psylles. « Nous pourrions synthétiser les composés de ce parfum et les introduire en fortes concentrations dans des pièges qui attireraient les psylles et les tueraient quand ils s’en approcheraient », explique Mark Hoddle.

 

Le génie génétique


On fait aussi appel au génie génétique pour créer de nouvelles espèces d’agrumes qui résisteraient à cette maladie. Pour ce faire, les chercheurs passent au crible les variétés naturelles de citrus dans l’espoir d’en trouver qui n’y seraient pas vulnérables et qu’on pourrait croiser avec des variétés commerciales. « Les populations sauvages de citrus sont souvent plus résistantes aux attaques d’insectes que les variétés commerciales qui ont été sélectionnées pour leur goût, leur couleur et d’autres caractères prisés par les consommateurs et les producteurs. Mais, souvent, lors de cette sélection, on perd le caractère de résistance aux maladies ou aux insectes », explique Jacques Brodeur, du Département de sciences biologiques à l’Université de Montréal.


Aussi, des chercheurs songent à transférer dans les variétés commerciales des gènes issus d’autres plantes, telles que l’épinard, qui ont été reconnus pour doter d’une résistance aux maladies similaires.


« Dans la très grande majorité des cas, lorsqu’on a affaire à des espèces exotiques envahissantes et nuisibles, il n’y a pas de solution unique idéale qui réglera tous les problèmes. Il faut plutôt combiner plusieurs stratégies, c’est-à-dire mener une lutte intégrée pour arriver à bien contrôler les populations d’insectes nuisibles. L’introduction de la guêpe parasite en provenance du Pakistan devra représenter un élément parmi d’autres pour résoudre le problème en Floride et en Californie. Comme autres méthodes, on peut modifier les pratiques culturales, les programmes de fertilisation, planter des cultivars résistants et procéder à l’épandage de pesticides sélectifs, car les pesticides sont parfois nécessaires », affirme M. Bordeur, qui, à titre de spécialiste de la lutte biologique, s’est attaqué aux populations de pucerons du soya qui avaient envahi tous les champs du Québec un an après leur arrivée, en 2002.


« Lorsque nous désirons mettre en place une lutte biologique, on retourne dans le pays d’origine de l’espèce exotique afin d’y sélectionner ses ennemis naturels (parasites, pathogènes, champignons) qui, là-bas, contrôlent leur population », explique le chercheur, avant d’évoquer les erreurs du passé.


« Quand on a commencé à faire de la lutte biologique, on a introduit des espèces qu’on pensait être bénéfiques, mais qui se sont avérées nuisibles par la suite, par exemple la coccinelle asiatique, qui pénètre dans nos maisons à l’automne. Il s’agit d’une espèce que les Américains ont introduite pour contrôler les pucerons dans les grandes cultures de blé et d’orge. C’est un très bon prédateur de pucerons, sauf que c’est une espèce extrêmement agressive, compétitive et envahissante, qui s’est répandue comme une traînée de poudre en Amérique et qui est devenue nuisible parce qu’elle décime les coccinelles indigènes et qu’elle nuit aux humains en entrant dans les maisons », rappelle-t-il, soulignant que, maintenant, avant d’introduire un parasite ou un prédateur, il faut démontrer son innocuité pour l’environnement et sa spécificité pour l’espèce visée.

 

Une petite guêpe parasite


« Dans le cas du puceron du soya, on a dû démontrer aux autorités canadiennes, américaines et mexicaines que l’espèce parasite que l’on voulait introduire s’attaquait spécifiquement à ce puceron et ne menaçait pas d’autres espèces d’insectes. Cette espèce appelée Binodoxys communis est une petite guêpe parasite provenant de Chine, qui est très similaire à celle introduite en Californie pour lutter contre le psylle asiatique, un insecte très semblable au puceron. Pour ce faire, on a laissé le Binodoxys communis en quarantaine pendant deux ans afin de s’assurer qu’il était exempt de pathogènes. On a dû faire des tests de laboratoire pour démontrer que cette guêpe n’attaque que le puceron du soya et non les autres espèces de pucerons qu’on retrouve dans la nature », précise cet ardent défenseur de la lutte biologique.

 

Le soya du Québec


Au Québec, on a réussi à contrôler le puceron du soya à l’aide de cette guêpe parasite et de cultivars plus résistants aux pucerons, qui ont été obtenus par hybridation entre des cultivars commerciaux et des cultivars tolérants.


Par contre, chez nos voisins du Sud, la situation demeure problématique car le climat plus clément et les saisons plus longues permettent le développement de plus nombreuses générations de pucerons, « ce qui fait qu’ils sont encore obligés de procéder à des épandages de pesticides », souligne M. Brodeur, faisant remarquer que cette situation favorise les exportations de soya québécois, car « certains Asiatiques, dont les Japonais, achètent à prix fort notre soya produit sans insecticide qui leur permet de préparer un tofu de meilleure qualité ».


« Cela aurait été tragique si nous n’avions pas trouvé de solution biologique pour contrôler les pucerons, car il nous aurait fallu vaporiser des pesticides par avion sur les grandes surfaces (soit plus de 200 000 hectares) cultivées dans des régions très peuplées de la Montérégie, poursuit-il. Nous aurions tué non seulement les pucerons, mais aussi les abeilles, les papillons et d’autres prédateurs ; nous aurions affecté les batraciens et les reptiles et nui à la santé des humains. »


Mais il avoue qu’on ne détient pas de solution biologique à tous les problèmes : « Si on bannissait demain l’utilisation des pesticides, les humains de la planète mourraient de faim. »