Des hologrammes pour ne pas oublier l’Holocauste

Pinchas Gutter, un octogénaire qui vit à Toronto, après avoir survécu au camp de concentration de Majdanek en Pologne, s’est prêté au jeu de la numérisation de son passé.
Photo: USC Institute for Creative Technologies Pinchas Gutter, un octogénaire qui vit à Toronto, après avoir survécu au camp de concentration de Majdanek en Pologne, s’est prêté au jeu de la numérisation de son passé.

L’insoutenable fuite du temps et ses effets. Chaque année, entre 30 000 et 50 000 survivants des camps de la mort et de l’odieuse « solution finale » imaginée par Hitler dans les années 40 passent désormais l’arme à gauche un peu partout sur la planète, emportant avec eux la mémoire vivante de ce crime contre l’humanité. Ils ont en moyenne 79 ans et, à ce rythme, d’ici 10 à 15 ans, leur disparition risque d’être totale… Physiquement du moins.

En effet, ces destins marqués par l’enfer pourraient bien continuer à l’avenir de se raconter et de se transmettre aux générations montantes, par l’entremise d’hologrammes, un projet un peu fou, caressé depuis plusieurs mois par une équipe de scientifiques californiens qui cherchent à lui donner corps, un pixel à la fois, dans les laboratoires de l’Institute for Creative Technologies (ICT) de l’University of South California (USC). Le projet a été baptisé New Dimensions in Testimony (Les nouvelles dimensions du témoignage). Il vise à conserver des images animées en trois dimensions des survivants de l’Holocauste, pour mieux en faire des créatures numériques que le futur va pouvoir questionner.

 

Nouvelle dimension


« C’est un projet très intéressant», a expliqué cette semaine au Devoir Alice Herscovitch, directrice générale du Centre commémoratif de l’Holocauste à Montréal, qui, au début de l’année dernière a pris part en Californie à une évaluation formelle de ce projet, avec d’autres responsables d’organismes voués à la mémoire du drame historique. L’incarnation des survivants par l’entremise de la technologie donne une nouvelle dimension à la transmission de cette mémoire. Mais il y a encore beaucoup de contraintes qui font que toutes les histoires ne pourront pas survivre sous cette forme. »


Pinchas Gutter, un octogénaire qui vit à Toronto, après avoir survécu au camp de concentration de Majdanek en Pologne, où il a été envoyé pendant la Seconde Guerre mondiale avec sa famille alors qu’il n’avait que dix ans, pourrait bien confirmer la chose. Dans les derniers mois, l’homme s’est prêté au jeu de la numérisation de son passé dans un studio d’enregistrement atypique, sur fond vert, et surtout sous le regard de plusieurs caméras numériques à haute définition censées capter tous les angles de sa personne, le tout selon un système de type Light Stage. Il a dû aussi répondre, plusieurs jours durant, à près de 500 questions sur ce fragment significatif de son existence, en vue de devenir pour la suite des choses un hologramme interactif capable de répondre aux questions que les gens d’aujourd’hui et de demain auraient envie de lui poser.


« L’effet que cela donne est beaucoup plus intéressant que le témoignage d’une personne filmée sur simple pellicule, a résumé la semaine dernière Paul Debevec, professeur au département d’informatique de la USC et responsable de ce vaste projet holographique, dans les pages numériques du magazine CNET. Cela donne quelque chose de plus incarné, de plus immersif et surtout de plus dynamique qu’un écran vidéo », ajoute l’homme, qui a travaillé par le passé sur la numérisation des personnages du film Avatar ou encore The Curious Case of Benjamin Button.


Conserver les traces


Pour Alice Herscovitch, New Dimensions in Testimony est une bonne façon de conserver des traces de l’holocauste en assurant la persistance dans le présent de la parole des survivants. Mais, selon elle, il serait dommage de se laisser trop séduire par les sirènes de la modernité et, du coup, de perdre avec le temps les autres dimensions de cette mémoire, dit-elle. Mémoire nourrie depuis le drame par des quantités astronomiques de documents émanant tant du côté des victimes que de celui des bourreaux. « Cette époque est marquée par la diversité des histoires, des vies, et des expériences, et les hologrammes ne vont pas pouvoir parfaitement témoigner de cette richesse, dit-elle. Les coûts de la numérisation sont élevés et, qui plus est, les survivants qui aujourd’hui sont en mesure physiquement de supporter ce processus de numérisation ne sont pas si nombreux et vont l’être aussi de moins en moins. »


Actuellement, entre 3500 et 4500 survivants des camps de la mort vivent à Montréal. Ils seraient environ 120 000 au pays de Barack Obama. Le projet de l’USC, mené conjointement avec la Fondation Shoah, rêve finalement de les faire survivre une seconde fois.


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L’immortalité par l’hologramme

Le grand rêve de l’humanité, de survivre à sa propre condition, est-il en train de se réaliser par l’entremise de la technologie holographique ? C’est en tout cas le projet qui fait vibrer plusieurs compagnies en Californie en ce moment, dont Musion technology qui, en avril dernier, a ramené à la vie sur une scène le rappeur américain Tupac décédé en… 1996. La résurrection holographique s’est produite à l’occasion du Coachella Valley Music and Arts Festival d’Indio, sur la côte ouest. Elle mettait également en scène le bien vivant Snoop Dogg qui a partagé la scène avec le virtuel Tupac, le temps d’une chanson, forcément remarquée.

Au-delà de la mémoire de l’Holocauste, le monde de la musique et du divertissement semble également très intéressé par cette technologie pour conserver ou ramener dans le présent des icônes disparues. Ainsi, l’an dernier, un dirigeant de Musion Technology a avoué ne pas vouloir en rester à cette apparition de Tupac. Sur ses planches à dessin en ce moment, l’entreprise avoue avoir d’autres hologrammes en vue : Elvis Presley, Michael Jackson, Whitney Houston, Jimi Hendrix et Kurt Cobain. La technologie utilisée par cette compagnie est toutefois différente de celle déployée pour le programme d’« avatarisation » des survivants des camps de la mort. Musion exploite en effet des projections en 2D sur des écrans invisibles, et non un réel 3D comme celui exploité par les équipes du projet New Dimensions in Testimony de l’USC.

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