Prospective 2013 - Des mutations sociales et technologiques en mutations

Les projets d’exploitation commerciale des données personnelles par les grands pourvoyeurs d’espace de vie numérique, Facebook en tête, sont sur le point d’attiser les crises autour du respect de la vie privée.
Photo: Agence France-Presse (photo) Joel Saget Les projets d’exploitation commerciale des données personnelles par les grands pourvoyeurs d’espace de vie numérique, Facebook en tête, sont sur le point d’attiser les crises autour du respect de la vie privée.

Vite. Très vite et parfois de manière étonnante. Le déplacement des cadres de l’activité humaine, sous l’effet de la mobilité, de la quête incessante de l’instant, de la communication à coups de 140 caractères ou de la mise en ligne de l’intimité, ne devrait pas s’essouffler en 2013. Où, avec quoi et avec qui l’année qui débute se prépare-t-elle à nous surprendre dans les prochains mois ? Petit décodage prospectif d’un présent en mouvement…

Vers une autre socialisation en format numérique


L’année a commencé aussi mal qu’elle a fini pour la multinationale de l’amitié numérique Facebook, qui, pour souligner le passage à la nouvelle année, a décidé d’offrir à ses fidèles une application permettant d’envoyer des voeux personnalisés à ses amis à minuit pile, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Problème : le programme informatique, baptisé New Year Message Delivery, avait une faille permettant à n’importe qui de consulter et même de modifier ces messages privés, dont plusieurs contenaient bien sûr des photos. C’est un jeune étudiant britannique en communication, Jack Jenkins, qui a pointé la chose du doigt, forçant l’empire de Mark Zuckerberg à revoir à la hâte la sécurité de son « appli », histoire de protéger la vie privée de ses abonnés.


C’est que le sujet est sensible par les temps qui courent. À la fin de l’année, Facebook a dû en effet gérer une importante crise après que sa filiale Instagram, spécialiste du partage de photos « avec effets de style », a annoncé une modification de ses conditions d’utilisation. C’était à la mi-décembre. Par ce geste, la compagnie voulait s’octroyer un droit d’utilisation des photos privées prises par ses usagers et partagées sur son réseau. Les abonnés ont crié à l’intrusion dans leur vie privée. Instagram a reculé en moins de 24 heures, mais le mal était fait. Selon AppData.com, qui mesure l’affluence des outils de communication en format mobile, Instagram a perdu en décembre 3,5 millions d’usagers, visiblement outrés par ce manque de respect. L’action de Facebook, elle, a fini l’année à la baisse, en grande partie à cause du tollé.


Pas de doute, on ne badine pas avec le respect de la vie privée. C’était le cas en 2012. Cela le sera encore en 2013 alors que les projets d’exploitation commerciale des données personnelles par les grands pourvoyeurs d’espace de vie numérique, Facebook en tête, sont sur le point d’attiser ce genre de crises et, du coup, de redéfinir les contours de la socialisation dans les univers virtuels.


La perte de confiance des usagers envers les fournisseurs traditionnels risque de servir les intérêts d’autres outils comme Diaspora, qui, depuis plusieurs années, cherche sa place dans la nouvelle équation sociale et technologique. Qualifié d’anti-Facebook par le New York Times, lors de son apparition il y a plus de deux ans, cet autre réseau, fondé sur le principe du logiciel libre, propose une gestion décentralisée des contenus partagés par ses abonnés. Du coup, au lieu de mettre sa vie privée sur les serveurs informatiques d’une entreprise privée cherchant à en tirer profit, les internautes conservent ces données sur leur propre ordinateur. Diaspora, mis au monde par quatre étudiants de l’Université de New York, propose une « humanisation » du principe de réseau social en format numérique. Communautaire, sa structure est actuellement développée par une constellation de programmeurs répartis un peu partout sur la planète.


La nouvelle forme de numérisation de sa vie quotidienne pourrait également venir d’ailleurs, comme de l’Asie, où une nouvelle génération de réseaux sociaux est actuellement en train de voir le jour. WeChat, imaginé par l’entreprise chinoise Tencent, est du nombre. Application mobile pour partager ses impressions, ses états d’âme, ses photos ou ses vidéos avec ses amis, WeChat connaît un succès impressionnant depuis son lancement en 2011, rapportait il y a quelques jours le quotidien britannique The Guardian. Et pas seulement en Asie, mais également aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où des milliers d’usagers commencent à succomber à ses charmes.


Depuis la Corée du Sud, Kakao Talk, qui revendique plus de 40 millions d’abonnés à ce jour, pourrait d’ailleurs connaître le même sort en étendant son influence en dehors des frontières du continent où il a pris forme. Un peu en raison de sa capacité à s’inscrire dans un monde où les communications passent de plus en plus par les outils portables, mais aussi sa volonté de renverser le paradigme imposé par Facebook. WeChat, Kakao Talk ou encore Line, un réseau japonais, proposent en effet à leurs abonnés de sortir de la sacro-sainte logique de la relation - que cherchent à exploiter commercialement l’empire Zuckerberg et les autres - pour se concentrer sur la conversation. La base de la socialisation, quoi.

 

Il fallait sans doute en profiter l’an dernier. En 2013, le plaisir de se perdre, physiquement, s’entend, devrait devenir encore plus rare, sous l’effet du vaste projet de cartographie de l’espace habité amorcé par le géant Google. Cela a commencé avec les routes, les rues, les chemins de fer (Google Maps), puis il y a eu la troisième dimension (avec Google Street View), et désormais plus de limites. En décembre dernier, la multinationale américaine a lancé sa cartographie géolocalisée de plusieurs grands centres de ski à travers le monde. La chose suivait la numérisation de plusieurs espaces sous-marins, dont la Grande Barrière de corail, des grands monuments historiques, dont les pyramides d’Égypte, celle de la Voie lactée - oui, oui ! -, ou encore de plusieurs espaces intérieurs composés d’aéroports, de grands commerces et de quelques musées. Naturel, bâti, éloigné, inaccessible, l’environnement va encore une fois en 2013 tomber dans les serveurs de Google qui veut en enregistrer et numériser chaque recoin. Un peu pour aider l’humain à répondre à la question contemporaine « t’es où ? », mais aussi pour assurer le bon développement de plusieurs de ses services, comme la voiture Google sans chauffeur et les lunettes Google, qui rêvent de nous expliquer notre environnement direct par l’entremise de la réalité augmentée, cette superposition d’information virtuelle sur la réalité qui se trouve sous nos yeux. Deux produits, deux concepts qui reposent sur une même chose : la numérisation de l’espace sous tous ses contours.

 

Vers une solitude virtuellement comblée


L’histoire est un éternel recommencement et une compagnie américaine va en faire la démonstration en 2013 avec Hatch, petit animal de compagnie virtuel qui se propose de prendre forme et vie dans votre téléphone dit intelligent. Relecture contemporaine du Tamagotchi, cette petite bête japonaise formée de codes binaires et montée sur un porte-clefs qu’il fallait nourrir, divertir, faire dormir - c’était en 1996 -, Hatch s’avance dans l’environnement social du moment avec les mêmes intentions, soit combler le vide de l’existence humaine, mais surtout avec un risque élevé de dépendance et d’addiction, dans un monde hyperconnecté où, finalement, quoiqu’en ait chanté Gilbert Bécaud, la solitude existe vraiment. Ô paradoxe.

 

Vers une ubiquité encouragée (pendant le spectacle)


Surtout, n’éteignez pas votre téléphone cellulaire. Depuis le 27 décembre dernier, le Guthrie Theater de Minneapolis aux États-Unis a décidé de ne pas lutter contre la modernité, mais plutôt d’en tirer profit. Comment ? En réservant dans sa salle des sièges pour les personnes incapables de se passer de leurs réseaux virtuels pendant plus de trois minutes, et ce, pour quelques représentations de la pièce actuellement à l’affiche, The Servant of two Masters (Arlequin serviteur de deux maîtres) de Goldoni. On les appelle les Tweet Seats. La maison en fait la promotion pour séduire une clientèle plus jeune, accro à la techno, mais surtout pour inciter les spectateurs ayant opté pour ces fauteuils à twitter pendant le spectacle. C’est de la publicité pas chère. La tendance a été amorcée dans les derniers mois par plusieurs autres diffuseurs américains, dont l’Orchestre symphonique de Cincinnati et l’Opéra de Palm Beach. Pour ne citer qu’eux. En 2013, sous la pression de consommateurs de culture désormais aussi préoccupés par ce qui se passe sur une scène que par les images ou vidéos que cela va leur permettre de partager sur les réseaux sociaux, le phénomène pourrait se répandre dans d’autres lieux et salles, là-bas comme ici.

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