La revanche des nerds

Trois geeks devenus célèbres : Steve Jobs (Apple), Bill Gates (Microsoft) et Mark Zuckerberg (Facebook).
Photo: Agence France-Presse (photo) Emmanuel Dunand, Paul J. Richards, Robyn Beck Trois geeks devenus célèbres : Steve Jobs (Apple), Bill Gates (Microsoft) et Mark Zuckerberg (Facebook).

À peine créée et déjà dépassée. Il y a quelques jours, la « journée de la fierté geek » - c’était le 25 mai -, qui a vu le jour en Espagne en 2006 avant de se répandre partout ailleurs pour lustrer l’image des passionnés d’informatique, de jeux vidéo et d’univers fantastiques, avec leurs lunettes à grosse monture, est passée une nouvelle fois totalement inaperçue.

Et pour cause ! En 2012, en effet, ce groupe d’individus semble de moins en moins avoir besoin d’une journée spéciale pour afficher sa fierté de s’émouvoir devant une ligne de code informatique. Désormais, chaque jour de l’année permet à ses membres de le faire, la faute à l’installation dans la société d’une mise à jour dans les perceptions à l’effet pour le moins étonnant : de paria, de souffre-douleur, d’objet de dérision dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le geek, ce pur produit de la culture numérique - et son proche cousin le nerd - est devenu dans les dernières années un modèle à suivre, une icône du présent hautement respectée, un personnage influent, un idéal à atteindre même… Une revanche, en somme, induite en partie par la multiplication des appareils électroniques dans les poches et par la numérisation de nos rapports sociaux. Une revanche aussi savourée par les principaux intéressés, mais qui puise également un peu de son carburant dans le côté sombre de la force, comme dirait l’autre.


« Le changement d’état est très agréable », résume Sébastien Provencher, un geek de Montréal qui a connu le malheur d’être un petit à lunettes passionné du jeu de rôles Donjons et dragons et des ordinateurs, dans les années quatre-vingt, avant de goûter à la gloire en lançant une entreprise d’analyse des comportements humains sur les réseaux sociaux baptisés Needium. « C’est sans doute une évolution naturelle des choses, même si elle est un peu surprenante : quand on se sent appartenir à une sous-culture, comme cela a été mon cas dans ma jeunesse, on ne peut pas imaginer qu’un jour on pourrait se retrouver à contrôler les leviers de la société. »


C’est pourtant ce qui est en train d’arriver à ces anciens « perdants », caricaturés par Hollywood en asociaux boutonneux, accrochés à des claviers, à des histoires de superhéros, incapables de trouver leur place dans le faste et le glamour de leur présent, malmenés aussi par le capitaine de l’équipe de football de leur collège et qui, deux décennies plus loin, peuvent regarder derrière eux, sourire aux lèvres. Avec raison.

 

En position de tête


En avril dernier, les postes taillés sur mesure pour les geeks occupaient les positions de tête dans la liste des 200 meilleurs emplois dressée par le site américain Career Cast : ingénieur informatique, analyste de système informatique, mathématicien, créateur de site Web, statisticien… Pis, le programmeur informatique, geek suprême s’il en est, est désormais aussi traqué dans le monde de l’emploi que les métaux rares dans le Grand Nord du Québec. Sa valeur dans une entreprise, lors d’une acquisition ou d’une fusion, est évaluée entre 500 000 $ et un million, selon le gourou des technologies Jason Calacanis. Et quand il est un électron libre sur le marché, les offres d’emplois pleuvent, assure le jeune programmeur montréalais Mathieu Roy à l’origine du jeu Tiny Plane, qui fait actuellement sensation sur les tablettes et les téléphones intelligents, un peu partout sur la planète.


Demande, rareté et valorisation. Le triptyque modifie les perceptions, estime le jeune homme de 25 ans. « Avant, le geek faisait peur », résume-t-il avec ce petit brin de timidité qui sied à sa condition, assis sur la terrasse d’un café de la métropole où Le Devoir l’a rencontré il y a quelques jours. « Aujourd’hui, le geek impressionne parce que les gens autour comprennent qu’il peut changer le monde en train de se construire en format numérique. Et puis, comme il accède à des emplois bien payés, il affiche désormais des signes extérieurs de richesse que plusieurs personnes admirent. Le geek est devenu tellement cool qu’il est même en train de transmettre son style vestimentaire à des gens qui ne le sont pas », comme le démontrent quotidiennement les hipsters, cette classe d’urbains trentenaires bien de leur temps, qui abusent des codes vestimentaires faussement négligés tout comme des lunettes à grosse monture dont les branches peuvent parfois tenir avec du ruban adhésif.

 

Une « ressource fondamentale »


Ce changement de paradigme n’étonne pas Chrystian Guy, un pionnier de la scène technologique au Québec. Il a été à l’origine, dans les années quatre-vingt-dix, du moteur de recherche La Toile du Québec, tout comme de la compagnie Netgraphe, première entreprise Internet canadienne cotée en Bourse en 1996. « Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, c’est l’effort et le travail qui étaient valorisés, dit-il assis dans son bureau de vice-président du Group DAC, une agence spécialiste du marketing dans les univers numériques. Aujourd’hui, c’est le savoir. Être geek aujourd’hui, ce n’est plus une tare. Le geek est désormais une ressource fondamentale. »


Ce serait un peu la faute de Mark Zuckerberg, qui, du haut de ses 24 ans, a donné corps au réseau social Facebook, celle aussi de Steve Jobs et de ses produits techno design à l’effet épidémique, qui ont fait entrer une certaine attitude dans les poches de millions de consommateurs à travers le monde, le tout dans un temps où notre rapport au monde et aux autres poursuit son inéluctable dématérialisation par l’entremise de ces outils de communication. « Les gens ont aujourd’hui un rapport intime à la technologie », dit Mathieu Roy. « Ça aide à ne plus voir les geeks qui sont derrière tout ça comme des bêtes étranges. » En attendant mieux.

 

Prendre leur place


Dans son livre The Geek Manifesto, qui vient de sortir en Grande-Bretagne, l’auteur Mark Henderson souhaite d’ailleurs aller encore plus loin en appelant désormais les représentants de son espèce à prendre la place qui leur revient dans la sphère politique, où désormais, selon lui, la science, la technique et la culture numérique méritent de rayonner un peu plus. Actuellement, à la Chambre des communes, au pays de David Cameron, seul un député provient du secteur de la recherche scientifique, rappelle-t-il, trouvant que l’importance que prend le geek dans la société aujourd’hui gagnerait à trouver écho dans ce vieux salon du palais de Westminster.


Geek au pouvoir ? Cette suite des choses est sans doute inévitable, dit Henderson, mais pas forcément rassurante, estime Chrystian Guy. « Le geek aujourd’hui est fier, dit-il, mais sa fierté n’est pas toujours heureuse. Elle est aussi un peu acrimonieuse, un peu revancharde, et ça, ça peut être un peu dangereux. Les gens qui ont souffert et qui se retrouvent en situation de pouvoir ne sont pas toujours ceux qui ont la plus grande habileté pour prendre de bonnes décisions. Bref, je préfère de loin vivre dans une société dirigée par des poètes, des artistes, des créateurs que par des technocrates. » À condition, bien sûr, que ces artistes, sous l’effet d’un changement de paradigme en cours, ne finissent pas par devenir à leur tour les nouveaux parias, pour remplacer ceux qui désormais ne le sont plus.