Il était une fois le sida

Rassemblement au marché, dans un village sur les rives du fleuve Congo, province de Kinshasa, en République démocratique du Congo. La souche B du VIH, aujourd’hui responsable de 12 à 15 % des infections, s’était disséminée le long de ce fleuve vers le Nord, puis vers l’Ouganda. <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Junior Khanna Rassemblement au marché, dans un village sur les rives du fleuve Congo, province de Kinshasa, en République démocratique du Congo. La souche B du VIH, aujourd’hui responsable de 12 à 15 % des infections, s’était disséminée le long de ce fleuve vers le Nord, puis vers l’Ouganda.

Le 29 mars dernier, l'infectiologue Jacques Pépin était honoré par le Centre d'études et de recherche internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), Radio-Canada et Le Devoir, qui lui attribuaient le Prix de la personnalité internationale de l'année pour la minutieuse enquête qu'il a menée en Afrique et en Europe sur l'origine du sida. Au moment de recevoir son prix, le Dr Pépin a déploré que l'Agence canadienne de développement international (ACDI) abandonne tous ses projets bilatéraux de lutte contre le sida, alors que les États-Unis dépensent annuellement quelques milliards dans le cadre de tels accords de coopération.

L'histoire débute en Afrique centrale, vers 1921. Mais elle aurait pu prendre son envol beaucoup plus tôt, quelques centaines d'années auparavant, car le même incident s'est probablement reproduit plusieurs fois sans avoir toutes les conséquences que nous connaissons aujourd'hui. Un chimpanzé de l'espèce Pan troglodytes est capturé par un chasseur à l'aide de pièges installés dans la forêt tropicale. Le chasseur rapporte sa proie au village, où il la dépèce avec sa femme pour en faire griller la chair.

Comme plusieurs individus de son espèce l'ont été depuis quelques milliers d'années, l'animal est infecté par le virus de l'immunodéficience simienne (en anglais: SIVcpz, pour Simian Immunodeficiency Virus Chimpanzee). Tandis que la personne découpe l'animal, elle s'entaille le doigt par mégarde, ce qui permet au sang infecté du chimpanzé d'entrer en contact avec le sien.

«Comme près de 99 % de l'ADN de l'humain est identique à celui du chimpanzé, le SIVcpz, qui est très semblable au VIH, a trouvé chez l'humain les mêmes conditions favorables à sa réplication», explique Jacques Pépin, infectiologue au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, qui s'est appliqué à retrouver les origines du sida pendant plusieurs années avant de publier le fruit de son enquête dans un livre intitulé The Origin of AIDS, paru l'automne dernier (Cambridge University Press).

«C'est très certainement la façon par laquelle l'épidémie a pris naissance. Mais ce ne devait pas être la première fois qu'un chasseur s'infectait, contaminait sa femme et mourait comme elle du sida sans que la transmission dépasse la frontière de leur couple, voire de leur village. Pendant des centaines d'années, de tels cas qui n'ont pas eu de conséquences ultérieures ont pu apparaître. Mais la personne qui a lancé l'épidémie a vécu durant les trois premières décennies du XXe siècle.

«La date la plus probable à partir de laquelle le premier humain a transmis le virus de façon efficace est 1921. Et à partir de cette première personne, 67 millions d'individus ont été infectés jusqu'à maintenant, dont la moitié sont aujourd'hui décédés.»

De 1921 jusqu'au début des années 1950, le VIH se répand lentement grâce à l'urbanisation et aux campagnes de lutte contre les maladies tropicales lancées par les colonisateurs de l'époque. «Ces derniers ont développé des villes dans lesquelles vivaient beaucoup plus d'hommes que de femmes, une situation qui a favorisé la prostitution. [...] Les colonisateurs visitaient régulièrement les villages, dont ils traitaient tous les habitants qui étaient porteurs d'une maladie tropicale. Peu efficaces, les médicaments de l'époque étaient administrés par voie intraveineuse dans le but d'en accroître l'efficacité.

«Or les seringues et les aiguilles employées étaient constamment réutilisées avec peu ou pas de stérilisation d'un patient à l'autre. Au cours des années 1950, il y a probablement eu aussi beaucoup de transmissions par le biais d'injections contaminées dans une clinique de traitement des maladies transmises sexuellement de Léopoldville [capitale du Congo belge, qui est aujourd'hui devenu la République démocratique du Congo, RDC, dont la capitale est Kinshasa]», raconte Jacques Pépin, qui a épluché les archives des services de santé des anciennes colonies françaises et belges d'Afrique qui sont conservées à Marseille, à Aix-en-Provence et à Bruxelles.

On assiste donc à une amplification du nombre de personnes infectées par les injections contaminées jusqu'en 1960, année à partir de laquelle la transmission s'effectue surtout par voie sexuelle. À partir de 1960, le type de prostitution change, ce qui engendre des conditions beaucoup plus propices à la transmission sexuelle du virus.

«Avant l'indépendance de la colonie belge du Congo, la plupart des prostituées étaient ce qu'on appelait à l'époque des "femmes libres", avec trois ou quatre partenaires réguliers qui passaient une fois par semaine. Avant la relation sexuelle, la femme préparait un bon repas à son client, faisait sa lessive et s'occupait de ses cheveux. En échange, ces hommes fournissaient à la femme un soutien financier régulier. L'indépendance, en 1960, jette le pays dans le chaos. Une grande partie des entreprises privées ferment, entraînant du coup des pertes d'emploi massives.

«N'ayant plus les moyens d'entretenir une femme régulièrement, les hommes achètent à peu de frais des relations sexuelles de courte durée. Les prostituées voient désormais plusieurs clients par jour, et jusqu'à 1000 par année. Ce nouveau type de prostitution rassemble de très bonnes conditions pour la transmission sexuelle du virus», fait remarquer le Dr Pépin, qui poursuit des recherches en épidémiologie à l'Université de Sherbrooke.

Déjà, à cette époque, le VIH compte au moins deux souches, c'est-à-dire des sous-types différents. Dès que le virus pénètre dans l'organisme d'une nouvelle personne, il entreprend sa réplication. Une quantité impressionnante de nouvelles copies du virus est produite chaque jour. Or des erreurs se glissent parfois lors de la réplication du virus, ce qui engendre des copies quelque peu différentes de l'original.

Au cours des années, l'accumulation des erreurs de réplication aboutit finalement à l'apparition d'un nouveau sous-type de virus, dont la transmission est efficace. Le sous-type C, par exemple, semble se transmettre d'une personne à l'autre plus facilement que les autres sous-types du virus. «La quantité de virus dans le sang et dans les sécrétions génitales est plus élevée chez les personnes infectées par le sous-type C. C'est probablement la raison pour laquelle la moitié des personnes qui sont infectées dans le monde sont porteuses du sous-type C», souligne le Dr Pépin.

À partir de Léopoldville, le sous-type C se répand donc vers le Sud, envahissant d'abord Elisabethville (aujourd'hui Lubumbashi, en RDC), puis la Zambie voisine, avant de rejoindre le Malawi, le Zimbabwe et finalement l'Afrique du Sud. De l'Afrique du Sud, le virus est exporté en Inde par le biais de la grande communauté d'origine indienne qui habite le pays et qui, à l'occasion de voyages dans la mère patrie, a introduit le virus sur le continent asiatique. De l'Inde, le virus du sous-type C se propage ensuite dans d'autres pays d'Asie.

Le sous-type B, qui est aujourd'hui responsable de 12 à 15 % des infections, s'est quant à lui disséminé le long du fleuve Congo vers le Nord, jusqu'à Stanleyville (aujourd'hui Kisangani, en RDC), puis vers l'Ouganda. La guerre civile qui ravage le Congo au lendemain de l'indépendance pousse les enseignants, les médecins, les agronomes et autres fonctionnaires belges à fuir le pays, qui se retrouve devant une pénurie de personnel qualifié.

«Les Nations unies et le gouvernement du Congo ont alors recours à des coopérants, dont la grande majorité sont des Haïtiens. Près de 4500 Haïtiens vont travailler au Congo pendant quelques années et, parmi eux, il y en a un qui contracte le virus du sous-type B et l'introduit en Haïti vers 1967», relate le chercheur.

Le virus se dissémine en Haïti à la faveur d'une compagnie privée à but lucratif faisant le commerce du sang. Quelques années plus tard, il pénètre aux États-Unis par le biais du tourisme sexuel. «Dans les années 1970, Haïti était une destination très prisée des homosexuels américains, dont un certain nombre ont contracté le virus et l'ont ensuite introduit aux États-Unis, où il s'est ensuite transmis dans la communauté homosexuelle. Et comme la période d'incubation entre le moment de l'infection et l'apparition de la maladie est d'environ dix ans, ce n'est qu'en juin 1981 qu'on s'est rendu compte qu'une nouvelle maladie avait fait son apparition en Californie», rapporte le Dr Pépin, avant d'ajouter que des États-Unis, le virus a ensuite rejoint le Canada, bien sûr, puis l'Europe de l'Ouest.

Le premier article scientifique publié en juin 1981 fait part de cinq cas de pneumonie causée par un microbe appelé Pneumocystis, qui ne s'attaque habituellement qu'aux individus dont le système immunitaire est extrêmement affaibli, comme les personnes recevant des immunosuppresseurs parce qu'elles ont subi une greffe d'organe.

«Cette pneumonie ne pouvait être expliquée chez ces cinq patients homosexuels par les facteurs habituels, ce qui a conduit les chercheurs à reconnaître l'existence d'une nouvelle maladie, le sida. Des études rétrospectives ont ensuite révélé que la maladie sévissait probablement aux États-Unis depuis 1978», avance le Dr Pépin.

La boucle est bouclée lorsque Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi, de l'Institut Pasteur, découvrent en 1983 que le VIH est le vecteur responsable du sida. Et lorsqu'en 1999 l'équipe de Béatrice Hahn, de l'Université de l'Alabama, démontre que l'espèce de chimpanzé Pan troglodytes de l'Afrique centrale est à l'origine de l'épidémie de sida.

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Le patient zéro

Au début de l'épidémie de sida, on avait prétendu avoir identifié le patient zéro, c'est-à-dire la première personne infectée qui aurait été à l'origine de la transmission de la maladie, en la personne du Québécois Gaëtan Dugas, un agent de bord pour Air Canada. Homosexuel au physique attirant, cet individu était très actif sexuellement. On estime qu'il avait près de 250 partenaires par année.

C'est une étude menée par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) visant à établir des liens entre les 248 premiers cas apparus aux États-Unis qui a identifié Gaëtan Dugas comme le probable «patient zéro». Selon cette étude, Gaëtan Dugas, qui est décédé du sida en 1984 à l'âge de 31 ans, aurait contaminé directement ou par personnes interposées au moins 40 des 248 Américains diagnostiqués avant avril 1982.

«Il a indéniablement joué un rôle dans la dissémination du virus au sein de la communauté sexuelle des États-Unis en raison de son travail d'agent de bord qui l'a amené à voyager dans de nombreuses villes. Mais ce n'est pas le patient zéro, car cela faisait déjà 60 ans que le virus se transmettait en Afrique, puis en Haïti, avant que cet individu entre en jeu», tranche le Dr Jacques Pépin, infectiologue au CHU de Sherbrooke.
 
3 commentaires
  • Jean St-Jacques - Abonnée 7 avril 2012 08 h 02

    La Californie

    J'ai toujours cru que le sida était né en Californie mais transporté en Afrique pour nous laisser croire qu'il venait de ce pays et ainsi blanchir les états unis de cette maladie.

    Mais il se peut que cette théorie en attire une autre comme vous le décrivez...

  • Robert McKenzie - Inscrit 7 avril 2012 13 h 11

    Le Congo

    J'ai travaillé pour l'ONU au Congo en 1963. On parlait à l'époque d'un groupe de soldats suédois qu'on aurait rapatrié parce que on n'arrivait pas à les guérir d'une maladie vénérienne par les moyens classiques. Évidemment, si la période d'incubation est vraiment de 10 ans, il n'y aurait pas de lien avec le Sida. Sauf peut-être si leur système immunitaire manifestait déjà des signes de faiblesse.

  • camelot - Inscrit 7 avril 2012 13 h 44

    Ainsi

    La science elle-même serait la grande coupable de la pandémie du sida à cause de seringues infectées ? Lourde réflexion nécessaire, après la pseudo épidémie de H1N1 qui n'était que du vent. Ces scientifiques sont-ils en train de nous empoisonner ?