Horloge immunitaire

Plusieurs chercheurs de par le monde, dont Diane Boivin, de l'IUSM Douglas, ont montré que les travailleurs de nuit, dont les rythmes circadiens sont perturbés, sont plus nombreux à souffrir de maladies infectieuses, cardiovasculaires ou métaboliques ou encore du cancer.
Photo: Agence Reuters Yannis Behrakis Plusieurs chercheurs de par le monde, dont Diane Boivin, de l'IUSM Douglas, ont montré que les travailleurs de nuit, dont les rythmes circadiens sont perturbés, sont plus nombreux à souffrir de maladies infectieuses, cardiovasculaires ou métaboliques ou encore du cancer.

Notre horloge biologique ne rythme pas seulement nos périodes d'éveil et de sommeil, mais aussi l'activité de notre système immunitaire. Selon les résultats d'une nouvelle étude publiés dans la prestigieuse revue Immunity, ces variations circadiennes de la réponse de notre système immunitaire semblent influer sur la sévérité d'une infection selon le moment de la journée où on la contracte, ainsi que sur l'efficacité d'une vaccination et d'un traitement selon le moment où ils sont administrés.

Le Dr Erol Fikrig et son équipe de la Yale University School of Medicine ont en fait observé que les cellules du système immunitaire de souris présentaient à leur surface un plus grand nombre de récepteurs Toll-like 9 (TLR-9) au milieu de la nuit que durant le jour. Or, les récepteurs Toll-like 9 sont particulièrement doués pour reconnaître une séquence d'ADN présente dans plusieurs virus et bactéries. Par le fait même, ils permettent de dépister ces microbes lorsqu'ils font leur apparition dans l'organisme. «Lorsque ces TLR-9 repèrent une bactérie ou un virus contenant ce bout d'ADN, ils induisent la sécrétion de cytokines, des molécules qui à leur tour vont alerter d'autres cellules du système immunitaire», explique Nicolas Cermakian, directeur du Laboratoire de chronobiologie moléculaire de l'Institut universitaire en santé mentale (IUSM) Douglas.

Les chercheurs américains ont ensuite montré que lorsqu'ils vaccinaient leurs souris au moment où le nombre de TLR-9 était à son maximum, soit au milieu de la nuit, plutôt qu'à un autre moment de la journée, leur système immunitaire était beaucoup mieux armé pour faire face aux infections. «Ces résultats nous montrent qu'il nous faudra déterminer quel serait le meilleur moment pour immuniser les humains si l'on veut qu'un vaccin soit le plus efficace possible», fait remarquer M. Cermakian, avant de rappeler l'exemple des chimiothérapies, dont l'efficacité et les effets secondaires varient beaucoup en fonction de l'heure du jour à laquelle elles sont administrées.

L'équipe de l'Université Yale a aussi voulu comprendre pourquoi les personnes atteintes de septicémie, une infection grave provoquée par la dissémination de pathogènes dans le sang, étaient plus à risque de succomber à leur infection durant la nuit, entre 2 et 6 heures. Pour ce faire, ils ont provoqué chez des souris une septicémie à deux moments de la journée: soit au milieu de la nuit, où le nombre de TLR-9 atteignait son apogée, et au mitan de la journée, alors que leur nombre était minimal. Ils ont alors remarqué que les souris étaient plus rapidement atteintes de septicémie, qui se révélait aussi beaucoup plus sévère — provoquant souvent leur décès — lorsqu'elle était induite en pleine nuit, au moment où les cellules du système immunitaire regorgeaient de récepteurs Toll-like-9. «Probablement que les TLR-9 induisent alors une réponse inflammatoire trop forte qui provoque la mort», explique M. Cermakian. Chose certaine, la gravité de la septicémie coïncidait avec une variation de l'activité des TLR-9

Nicolas Cermakian se réjouit de cette nouvelle étude qui suggère fortement l'existence de liens entre le système immunitaire et les rythmes circadiens, ces rythmes d'une durée d'environ 24 heures qui sont contrôlés par deux petites structures du cerveau. «Cette étude s'ajoute à un nombre restreint mais grandissant d'études» sur le sujet.

Plusieurs chercheurs de par le monde, dont Diane Boivin, de l'IUSM Douglas, ont montré que les travailleurs de nuit, dont les rythmes circadiens sont perturbés, sont plus nombreux à souffrir de maladies infectieuses, cardiovasculaires ou métaboliques ou encore du cancer. «Compte tenu de ces liens entre le système immunitaire et l'horloge biologique, il est très probable que nous sommes plus vulnérables à des infections et à diverses autres maladies lorsque notre horloge biologique est déréglée suite à un travail de nuit ou à des déplacements récurrents dans un autre fuseau horaire, affirme M. Cermakian. Des chercheurs états-uniens l'ont du moins démontré chez des rongeurs auxquels ils ont fait subir des décalages horaires répétés. Et on peut imaginer que nos horloges biologiques fonctionnent probablement de façon assez similaire à celles des souris et des rats.» Une première étude, publiée il y a un an et demi, a montré que des souris ayant subi des décalages horaires successifs succombaient plus tôt à l'infection qu'on avait provoquée — par l'injection du LPS (lipopolysaccharide présent à la surface de certaines bactéries) — que les souris n'ayant connu aucun décalage horaire. Dans une seconde étude, dont les résultats viennent tout juste d'être publiés, les rats dont on avait perturbé les rythmes circadiens par de multiples décalages horaires ont vu leur cancer du poumon progresser plus rapidement que les rats témoins.

En conclusion, Nicolas Cermakian ne manque pas de souligner par ailleurs que «l'on pourrait utiliser nos rythmes circadiens pour améliorer l'efficacité des vaccinations» et des traitements curatifs.
4 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 22 février 2012 08 h 10

    Drôles d'oiseaux de nuit

    Pas très difficile d'imaginer quel comportement notre horloge biologique exigerait idéalement de nous pour que l'on vive en santé jusqu'à 100 ans: pas de stress, coucher à 22h et lever à 6h avec le chant du coq ou la lumière naturelle de l'aurore, pas de soucis qui réveillent en pleine nuit, pas de cauchemars qui réveillent en sursaut.
    J'irais bien vivre dans un couvent avec les cloîtrées mais paraît-il qu'elles meurent d'autre chose, comme de l'ennui ou la tristesse.

    Je suis certaine que la nature, dans sa grande sagesse, a mis un peu plus de souplesse dans nos engrenages.
    Cherchez encore.

    Plutôt que les trop sages souris, étudiez par exemple le métabolisme des oiseaux de nuit et des écrivains qui affectionnent le travail aux petites heures.

    Quant aux travailleurs de nuit, ils sont déjà bien assez accablés de ne pas avoir le choix pour qu'on en rajoute sans offrir des alternatives aux nécessités des services essentiels ou aux ambitions de productivité de leur patron.

  • Jacques Patenaude - Abonné 22 février 2012 11 h 42

    La pire la façon de mourir

    Pour moi la pire façon de mourir c'est de mourir d'ennui en suivant tous les conseils de tout ce beau monde de chercheur. Le pire dans tout celà c'est que mourir par ennui ça risque d'être la plus longue agonie qui soit.

    Comme l'a dit Louis Laberge quand il a annoncé qu'il renonçait à l'alcool:
    "je ne sais pas si ma vie ve être plus longue ainsi, mais je sais qu'elle va me paraitre plus longue."

  • Marie-Gabrielle Pâquet - Abonné 22 février 2012 13 h 46

    horloge immunitaire

    Certains médecins devraient prendre connaissance de cet article.. merci

  • Roland Berger - Inscrit 22 février 2012 15 h 35

    Une nouvelle médecine en vue ?

    Peut-être conclura-t-on un jour que pour remettre quelqu'un en santé, il vaut mieux aider son système immunitaire que tirer au bazooka sur des microbes mal identifiés.
    Roland Berger