Du saumon transgénique américain dans nos assiettes?

Le saumon transgénique atteint la taille requise pour sa mise en marché en moitié moins de temps que le saumon sauvage de l'Atlantique.
Photo: Agence Reuters Le saumon transgénique atteint la taille requise pour sa mise en marché en moitié moins de temps que le saumon sauvage de l'Atlantique.

Les Canadiens pourraient bien voir apparaître du saumon génétiquement modifié dans leur assiette si les autorités sanitaires américaines décident d'en autoriser la commercialisation pour la consommation humaine sur leur territoire.

À la lecture de mémos échangés entre des fonctionnaires d'Agriculture Canada et de Santé Canada, et dont Postmedia News a obtenu copie, un tel scénario est tout à fait vraisemblable.

En fait, AquaBounty Technologies, une entreprise de biotechnologie située au Massachusetts, a déposé en 2009 une demande d'homologation à la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis, soit l'équivalent de Santé Canada, afin d'obtenir l'autorisation de commercialiser les oeufs d'un saumon atlantique génétiquement modifié destiné à la consommation humaine. Ce saumon transgénique deviendra ainsi le premier animal OGM destiné à l'alimentation humaine. D'autres animaux OGM ont déjà été approuvés par la FDA, mais pour des usages pharmaceutiques.

Baptisé AquAdvantage Salmon (AAS), ce saumon transgénique atteint la taille requise pour sa mise en marché en moitié moins de temps que le saumon sauvage de l'Atlantique grâce à l'introduction d'un premier gène issu du saumon chinook (la plus grosse espèce de saumon du Pacifique) qui code pour une hormone de croissance, et d'un second gène tiré de la loquette d'Amérique (anguille de roche) qui modifie légèrement l'hormone de croissance afin de permettre au saumon d'arriver à maturité plus vite que le saumon conventionnel.

Le processus d'homologation du saumon AquAdvantage va bon train, la compagnie ayant déjà franchi plusieurs étapes importantes. Or, selon les documents obtenus par Postmedia News, les fonctionnaires canadiens semblent s'inquiéter des «complications commerciales» qu'engendrera la diffusion de ce produit sur le marché états-unien si ce dernier n'est toujours pas approuvé au Canada. «Les importateurs canadiens devront s'assurer que tous les saumons ou produits dérivés introduits au Canada ne contiennent aucune chair OGM. Étant donné la complexité des chaînes d'approvisionnement — particulièrement celle des aliments transformés —, ce sera difficile. Cela compliquera aussi les marchés que le Canada entretient avec l'extérieur s'il est incapable de fournir la garantie que sa chaîne d'approvisionnement est exempte de saumon OGM», lit-on dans un communiqué émis en juin 2010 par Agriculture Canada à l'attention du personnel de Santé Canada. «Nous voulons travailler en étroite collaboration avec les États-Unis afin que nos processus d'homologation sur les animaux OGM soient au diapason, et qu'ainsi nous évitions de possibles complications bilatérales. Les organismes de réglementation canadiens et américains collaborent déjà ensemble de façon continue, mais peut-être serait-il souhaitable de planifier des rencontres afin de discuter d'animaux OGM.»

Ni Agriculture Canada, ni Santé Canada n'a pu nous préciser aujourd'hui s'ils emboîteraient le pas à la FDA, lorsque l'agence américaine donnera son aval à la commercialisation du saumon AquAdvantage.

Production des oeufs OGM au Canada


Si la FDA accorde finalement l'homologation demandée par AquaBounty Technologies, la compagnie continuera de produire les oeufs du saumon AquAdvantage dans ses installations de l'Île-du-Prince-Édouard, au Canada, avant de les expédier au Panama où s'effectue l'élevage des alevins dans des bassins confinés en terre ferme. «La compagnie n'a pas le projet de déménager ses installations pour le moment», affirme la porte-parole d'AquaBounty Technologies, Suzanne Turner, avant d'expliquer que «la raison pour laquelle les oeufs du saumon OGM sont produits et couvés au Canada est parce que la technologie AquAdvantage a été mise au point [en 1996] à la Memorial University of NewFoundland qui n'est pas très loin.»

Quand on demande à Mme Turner si AquaBounty a obtenu une autorisation d'Environnement Canada pour poursuivre ses activités en sol canadien, Mme Turner répond que les activités d'«AquaBounty sont tout à fait conformes aux exigences des autorités canadiennes de réglementation».

Le directeur de Greenpeace au Québec, Éric Darier, rappelle qu'«il n'y a pas vraiment eu jusqu'à maintenant d'études à long terme sur les effets de la consommation de ce genre d'OGM sur la santé humaine». Mais ce qui l'inquiète le plus est le risque de dissémination de ces poissons GM dans le milieu naturel. «Même si AquaBounty Technologies affirme que ses saumons GM sont tous des femelles stériles, on ne pourra jamais être certain qu'ils le seront tous. Il faudrait vérifier les oeufs un à un, ce qui peut se faire dans un contexte expérimental. Mais je ne crois pas qu'ils pourront garantir 100 % de stérilité dans un contexte commercial. Et si les bassins sont à l'air libre, des oiseaux pourraient très bien s'emparer de poissons et ensuite les laisser tomber dans une rivière. Les risques sont multiples», prévient-il avant d'ajouter que «selon des modèles informatiques développés par des chercheurs de l'Université Purdue, il ne faudrait que quelques poissons OGM qui s'échappent des bassins d'élevage pour engendrer l'extinction des espèces de saumons sauvages.»

André Nault, président des Amis de la terre de l'Estrie, s'insurge de voir le Canada envisager d'emboîter le pas aux États-Unis. «On est en train de perdre notre souveraineté. On serait tout à fait capable d'interdire et de contrôler l'entrée de ces saumons transgéniques sur notre territoire car le gouvernement conservateur nous a pourtant affirmé cet automne qu'il était capable de découvrir 0,1 % de transgène dans les produits importés au Canada», dit-il.

Selon M. Nault, l'intention d'imiter les États-Unis dans l'homologation du saumon transgénique découle de «la même philosophie adoptée par le gouvernement conservateur l'automne dernier alors qu'il proposait qu'on autorise désormais l'entrée au Canada de légumes et fruits provenant de pays amis même s'ils contenaient des transgènes qui n'ont pas été approuvés au Canada».

Si l'élevage du saumon AquAdvantage est accepté, M. Nault craint aussi une contamination des poissons sauvages en raison d'«un bris d'équipement, voire d'une inondation». Il donne en exemple le canola transgénique Round-up Ready qui a été mis en marché en 1996. «Dès 2003, plus aucune accréditation biologique n'a accordé au canola cultivé au Canada, car toutes les cultures de l'Atlantique au Pacifique avaient été contaminées par ce canola transgénique, alors qu'il avait fallu une cinquantaine d'années pour mettre au point le canola à partir du colza», raconte-t-il tout en insistant sur le fait que «même si AquaBounty Technologies affirme que ses saumons GM sont stériles, on ne pourra jamais être certain qu'ils le seront tous».

La directrice générale adjointe de Nature Québec, Christine Gingras, appréhende aussi les impacts dévastateurs que pourrait engendrer la présence de saumons transgéniques dans le milieu naturel. «Si certains poissons GM s'échappent de leurs bassins, comme ils consomment deux fois plus de nourriture en raison de leur croissance accélérée, ils seront beaucoup plus compétitifs que les saumons sauvages dans un écosystème naturel», fait-elle valoir.

Mme Gingras, qui est aussi présidente du Réseau québécois contre les OGM, se désole de voir que «les agences, comme Santé Canada, accordent des homologations en se basant uniquement sur les analyses réalisées par les compagnies ayant mis au point l'OGM. Les agences ne font que valider la méthodologie employée, ce qui n'est pas suffisant à mes yeux. Le gouvernement devrait s'assurer de l'innocuité de ces produits en effectuant ses propres études», déclare-t-elle, tout en trouvant dommage que l'on «délègue à une juridiction étrangère la responsabilité de ce qui entre dans notre pays».
 
42 commentaires
  • Ben Gagnon - Inscrit 6 janvier 2012 02 h 45

    Bientôt dans vos assiettes

    Et c'est pour quand le bétail génétiquement modifié avec des gènes humains? Peut-être bientôt mangerons-nous des gènes humains. Mais est-ce que ça comptera comme du cannibalisme?

    La position des gouvernements de droite (dont celui de sa Majesté Harper) : ne pas s'infiltrer dans la vie humaine en croyant à un supposé Dieu tout puissant, mais par contre, pour ce qui est de la vie végétale et animale, ça y va par là, on ne se g(è)ne surtout pas!

    Bon appétit.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 6 janvier 2012 04 h 26

    Ne vous inquiétez pas...

    Le gouvernement fédéral apportera rapidement modifications et changements aux règlements en place visant a protéger le contexte environnemental et / ou des espèces sauvages. L'économie et les marchés dominent sur tout !

  • Airdutemps - Inscrite 6 janvier 2012 07 h 22

    À bannir...

    Nous faudra-t-il bannir de notre alimentation le saumon et tout autre poisson ? Après le boeuf halal, le saumon trangénique et quoi encore...

    Pour le moment, nous rabattre sur le cochon... ou devenir végétarien. Même les fruits et les légumes ne sont plus fiables.

    Alors, que faire ?

  • Marjolaine258 - Inscrite 6 janvier 2012 08 h 14

    Désolant

    Le saumon de l'Atlantique est le meilleur de tous les saumons. Je suis certaine que ces introductions de gènes vont changer son goût.
    Santé Canada a jeté l'éponge depuis longtemps par soucis d'économies. Santé Canada n'en a cure de notre réel bien-être.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 6 janvier 2012 08 h 29

    Question

    Si la croissance de ce saumon dans les parcs d'élevage est deux fois plus rapide, pourrait-il en rèsulter moins de pollution sous-marine?