L'extraordinaire plasticité du cerveau

Photo: Agence France-Presse (photo) Frank Perry

La dyslexie n'est pas un trouble mental, comme le guide explicatif qui balisera la loi 21 le laisse entendre. Il s'agit plutôt d'un trouble neurobiologique du développement que les scientifiques comprennent de mieux en mieux. En effet, ces derniers savent désormais que la dyslexie se caractérise par un déficit très spécifique de l'apprentissage de la lecture.

Aujourd'hui en 2e secondaire, Charles se passionne pour la géographie et l'histoire, deux matières dans lesquelles il réussit bien malgré le fait qu'il soit atteint de dyslexie. Dès sa première année du primaire, les parents de Charles ont compris qu'il était probablement dyslexique.

«On pouvait passer des heures à travailler la lecture, à tenter d'apprendre les correspondances entre les graphèmes [les lettres] et les phonèmes [sons], et 15 minutes plus tard, il ne se rappelait plus de rien. Les apprentissages ne s'ancraient pas», se rappelle sa mère, Guylaine Doyon, qui a alors décidé de faire évaluer Charles par une neuropsychologue, qui a posé le diagnostic de dyslexie. Charles a ensuite débuté une rééducation avec une orthopédagogue, qu'il rencontre encore à l'occasion lorsqu'il éprouve de nouvelles difficultés.

«Tous les mauvais lecteurs ne sont pas dyslexiques», souligne d'entrée de jeu Franck Ramus, directeur de recherches au Centre national de recherche scientifique (CNRS), dans le Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistiques de l'École normale supérieure à Paris. «Il y a plusieurs raisons pour lesquelles un enfant peut présenter un problème d'apprentissage de la lecture. Celui qui a un faible quotient intellectuel (QI) apprend à lire moins bien, mais il ne souffre pas de dyslexie. Les enfants atteints de dyslexie sont tout aussi intelligents que les autres.»

Il faut aussi vérifier que les difficultés d'apprentissage de la lecture de l'enfant ne soient pas dues à des problèmes de vision, d'audition ou de langage, poursuit le chercheur.

«Des enfants peuvent éprouver des problèmes de lecture parce qu'ils n'ont pas été suffisamment stimulés dans leur environnement, parce qu'ils sont atteints d'un déficit de l'attention ou simplement par manque d'intérêt», ajoute l'orthophoniste Marie-Catherine St-Pierre, professeure au département de réadaptation de l'Université Laval.

Afin d'exclure ces différents problèmes, l'enfant qui présente des difficultés dans l'apprentissage de la lecture aura probablement besoin d'une évaluation multidisciplinaire, affirment les experts.

Conscience phonologique

La principale difficulté que rencontrent les enfants dyslexiques est d'ordre phonologique. «Ils ont beaucoup de mal à se représenter mentalement les sons de la parole. Leur conscience phonologique, c'est-à-dire cette capacité à prendre conscience que les mots sont faits d'unités plus petites, les phonèmes, qui peuvent se combiner, est déficitaire», précise M. Ramus.

«Les enfants dyslexiques n'arrivent pas à comprendre et à enregistrer qu'à chacune des lettres qu'ils voient correspond un son», ajoute Mme St-Pierre.

En plus d'éprouver des difficultés à établir une correspondance entre les lettres et les sons, les enfants dyslexiques présentent également des faiblesses au niveau de leur mémoire verbale à court terme, aussi appelée dans ce cas-ci mémoire de travail, et qui permet de maintenir disponibles des représentations phonologiques durant quelques secondes.

Pendant qu'il lit, un enfant «doit garder en mémoire tous les sons [phonèmes] référant aux lettres du mot écrit, mais également les fusionner ensemble afin de faire la correspondance entre le mot écrit et sa forme sonore», explique la chercheuse de Québec.

Pour le mot «lavabo», par exemple, l'enfant doit avoir une capacité mnésique suffisante pour faire la conversion de chacune des lettres en phonèmes, et les garder en mémoire dans le bon ordre afin de les fusionner en syllabes et ensuite arriver au mot «lavabo».

La capacité à aller récupérer les représentations phonologiques dans la mémoire à long terme, soit dans le lexique que l'enfant se constitue normalement lorsqu'il apprend à lire, est également déficitaire chez les dyslexiques.

La dysorthographie

La dyslexie s'accompagne inévitablement de la dysorthographie (trouble dans l'acquisition des règles de l'orthographe). «Quand on lit, on développe un dictionnaire de mots écrits dans notre mémoire. Et c'est ce dictionnaire qu'on utilise quand on écrit. Or, en raison de ses difficultés en lecture, un enfant risque de mal emmagasiner les mots écrits dans sa tête. Et quand il ira les chercher pour les écrire, il les orthographiera mal», explique Mme St-Pierre.

Les études les plus récentes semblent aussi montrer qu'inversement, les personnes dysorthographiques sont toujours atteintes de dyslexie, même si parfois ce dernier déficit passe inaperçu. «On peut révéler une dyslexie sous-jacente chez une personne dysorthographique en lui demandant de lire rapidement des mots qui n'existent pas», donne en exemple Line Laplante, professeure de didactique des langues à l'UQAM.

Grâce à des interventions adaptées, on peut aider la plupart des enfants dyslexiques à atteindre un niveau de lecture fonctionnel, affirment les spécialistes. Les plus efficaces semblent être celles qui visent à entraîner au maximum les fonctions déficitaires, comme la conscience phonologique.

Des études ont montré qu'avant d'entreprendre une rééducation en lecture, les patrons d'activation cérébrale enregistrés par résonance magnétique fonctionnelle chez des dyslexiques en situation de lecture étaient différents de ceux observés chez les lecteurs normaux, mais qu'à la suite d'interventions spécialisées en lecture et en écriture, ils s'étaient en quelque sorte normalisés.

Les interventions avaient toutefois été intensives, à raison de 30 à 60 minutes par jour pendant huit semaines, et ciblaient l'apprentissage des correspondances entre les lettres et les sons (entre graphèmes et phonèmes).

«Le cerveau d'un dyslexique a besoin de beaucoup plus d'intensité pour apprendre. Il ressemble à une motte de beurre qui sort du frigo ou du congélateur: il faut appuyer le couteau de façon beaucoup plus insistante et toujours au même endroit pour arriver à faire la trace cognitive [soit l'apprentissage], sinon celle-ci ne se fait pas. Les interventions rééducatives doivent donc être beaucoup plus intensives, beaucoup plus systématiques, beaucoup plus soutenues avec un nombre d'heures beaucoup plus élevé que ce qu'il faut normalement», commente Mme Laplante.

Il est aussi important d'intervenir le plus tôt possible, sinon l'enfant accumule un retard qui ne fait que s'accroître, d'autant plus que dans le cheminement scolaire vient un moment où «les enfants n'apprennent plus à lire, mais apprennent [les autres matières] en lisant», fait remarquer Mme St-Pierre.

Viendra aussi un moment où l'enfant plafonnera. On pourra alors l'aider à développer des stratégies compensatoires qui solliciteront ses forces. «S'il n'arrive pas à convertir les lettres en phonèmes, il pourra essayer de les reconnaître par syllabes ou de manière globale s'il a une bonne mémoire visuelle», donne en exemple M. Ramus.

Charles, qui n'a jamais redoublé de classe, réussit aujourd'hui sa scolarité à l'aide de sa calculatrice et d'un logiciel sur son ordinateur portable qui prédit les mots à mesure qu'il commence à en écrire un. Il peut aussi numériser des romans qu'il écoute ensuite sur son baladeur numérique, ce qui lui permet de lire avec un soutien oral. Aujourd'hui âgé de 13 ans, il rêve de devenir ingénieur en informatique, et ses parents ne doutent pas qu'il y parviendra.

Depuis qu'elle a intégré l'an passé l'école Vanguard, un établissement destiné aux enfants ayant des troubles d'apprentissage, en secondaire I, Audrey a fait des progrès fulgurants. «Elle est passée d'une moyenne de 50 % à 85 %, et ce, grâce à des approches pédagogiques différentes et adaptées à ses besoins. Récemment, elle a décroché un 100 % en géographie, lance sa mère Alexandra Bédard. À l'âge de cinq ans et demi, Audrey avait une écriture en miroir. On pouvait lire ce qu'elle écrivait uniquement quand on tournait la feuille vers un miroir.»

Lorsqu'elle a eu neuf ans, une neuropsychologue a confirmé qu'Audrey était atteinte de dyslexie, mais que sa capacité de réflexion était supérieure à la moyenne. Aujourd'hui, on a l'impression qu'elle lit normalement, même si elle doit d'abord lire le texte dans sa tête avant de le dire à voix haute. «Son débit de lecture est si rapide qu'on ne se rend pas compte qu'elle fait deux lectures», précise sa mère avec fierté.

Comme le disent tous les spécialistes, les parents ont toutes les raisons d'espérer... grâce à l'extraordinaire plasticité du cerveau.

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Une origine génétique

Au cours des dernières années, plusieurs études génétiques ont permis de trouver des associations entre certaines versions de certains gènes et la dyslexie. Dans la moitié des cas, il s'agissait vraisemblablement d'une transmission héréditaire puisque l'enfant dyslexique avait un frère, une soeur, un parent, voire un grand-parent atteint de dyslexie. Plus rarement, il s'agissait d'une mutation rare qui s'était produite seulement chez un individu.

Quatre gènes qui semblent assez clairement associés à la dyslexie ont été identifiés à ce jour. Ces gènes semblent être impliqués dans la migration neuronale qui a lieu pendant le développement du cerveau chez le foetus. «Les neurones naissent dans une région du cerveau et migrent ensuite vers celle du cortex où ils accompliront leur fonction.

«Lors de dissections faites post-mortem sur des cerveaux de dyslexiques, des chercheurs ont observé que certains groupes de neurones n'étaient pas exactement là où ils devraient être, leur répartition quantitative à travers les six couches du cortex n'était pas tout à fait la même que chez les sujets contrôles», explique Franck Ramus du CNRS. De plus, ces perturbations étaient surtout localisées dans les régions du langage dans l'hémisphère gauche, incluant les aires de Broca et de Wernicke.

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Prévalence et langue parlée

Même si la dyslexie ne connaît pas de frontière, sa prévalence et ses manifestations diffèrent en fonction de la langue parlée. Comme il est plus difficile d'apprendre à lire en anglais et en français qu'en italien et en allemand, les symptômes de la dyslexie sont exacerbés en anglais et en français par rapport aux deux autres langues.

Une étude ayant comparé la prévalence de la dyslexie aux États-Unis et en Italie — et qui fait foi, aux yeux de Franck Ramus du CNRS, parce qu'on a eu recours aux mêmes critères diagnostiques — a fait état d'une prévalence de 7 % aux États-Unis et de 3 % en Italie. «Une différence qui était attendue compte tenu des propriétés de l'orthographe très régulières en italien et très irrégulières en anglais, déclare le chercheur. À partir de ces résultats, nous pouvons extrapoler que la prévalence de la dyslexie s'élèverait à 5 % chez les francophones.»

Dans le cadre du Projet européen Genedys, au cours duquel des données ont été collectées chez un grand nombre d'enfants dyslexiques et témoins à travers neuf pays d'Europe, les chercheurs ont remarqué que ce ne sont pas les mêmes capacités cognitives qui jouent le rôle le plus important dans l'apprentissage de la lecture selon qu'on parle une langue ou une autre.

Par exemple, ils ont trouvé que «dans les langues à l'orthographe compliquée, comme l'anglais et le français, les capacités de conscience phonologique, c'est-à-dire l'habilité à avoir conscience de ces petites unités, comme les syllabes ou les lettres, auxquelles correspondent des phonèmes (sons), et à faire des opérations dessus, étaient les plus déterminantes dans l'apprentissage de la lecture, souligne Franck Ramus. Ce qui n'est pas tout à fait le cas dans les langues à l'orthographe plus simple, comme le finnois et le hongrois. Dans ces dernières, c'est la dénomination rapide, c'est-à-dire la capacité à nommer des images rapidement, une opération qui implique la récupération des mots dans la mémoire à long terme, qui est le facteur limitant chez les dyslexiques en Hongrie et en Finlande.»
2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 10 décembre 2011 08 h 44

    Question de vocabulaire ?

    Je me pose une question : A mesure que la science progresse ne trouvera-t-on pas qu'il n'y a pas de "folie", ni de "maladie mentale", ni de "déficience intellectuelle", ni même da "faible QI", mais que tout se résume à divers "problèmes neurobiologiques". On pourrait même trouver qu'il n'y a pas de "criminels" ni de "mauvaises personnnes" mais seulement des personnes dont le bagage génétique et les premières expériences, in utero et dans l'enfance, se sont fatalement combinées : dans leur tête, leur comportement est le seul qui leur permette de survivre dans ce monde.

  • Florent Fiesque - Inscrit 10 décembre 2011 14 h 44

    Les preuves scientifiques

    Les preuves scientifiques apportées par les travaux du professeur Franck Ramus (CNRS) et par ceux d'autres organismes  tel l’INSERM sur les causes de la dyslexie  sont  indéniables.

     Contrairement à ce qui se passe pour une personne bipolaire ou encore schizophrène, la dyslexie n’entraîne pas d’altération du comportement ni de troubles d'adaptation mais bien d'apprentissage. Vouloir contraindre un dyslexique à des approches pédagogiques non adaptées à ses besoins est aussi aberrant que de forcer un gaucher à utiliser des ciseaux de droitier.

     Faut-il rappeler que jusque dans les années 70 le DSM comptait l’homosexualité parmi les maladies mentales?

     A adopter des raisonnements tel celui exprimé plus haut, le monde en serait encore à penser que la terre est plate même face à l'évidence ... qu'elle ne l'est pas.