Revue Science - La sélection naturelle à l'oeuvre au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Les descendants d’Edgar Bhérer et Délina Boivin photographiés en 1960 lors du 50e anniversaire de mariage du couple à Saint-Félicien.<br />
Photo: Source Famille Bhérer Les descendants d’Edgar Bhérer et Délina Boivin photographiés en 1960 lors du 50e anniversaire de mariage du couple à Saint-Félicien.

Une grande étude généalogique effectuée grâce au fichier de population BALSAC a permis de mettre en évidence l'avantage évolutif que détenaient les pionniers de la colonisation du Saguenay-Lac-Saint-Jean (SLSJ) sur les immigrants arrivés plus tardivement dans la diffusion de leurs gènes. L'observation de ce phénomène de sélection naturelle au sein d'une population humaine fait l'objet d'un article dans la revue Science.

Vers 1838, plusieurs habitants de Charlevoix partent coloniser le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. Les premiers colons s'installent d'abord sur la rive sud de la rivière Saguenay, au confluent de plusieurs cours d'eau qui l'alimentent. Puis, le front d'expansion s'est déplacé vers l'ouest pour s'étendre progressivement autour du lac Saint-Jean. À partir du XXe siècle, la colonisation se poursuit par des fronts d'expansion successifs plus éloignés vers l'arrière-pays, a expliqué d'entrée de jeu la professeure Hélène Vézina, de l'UQAC, dans le cadre d'une conférence de presse organisée à l'Université de Montréal par la revue Science et l'Association américaine pour l'avancement de la science (AAAS).

Hélène Vézina assure la direction du fichier BALSAC, qui contient tous les actes de baptême, de mariage et de sépulture qui ont été enregistrés par l'Église catholique depuis les tout débuts du peuplement français. «Ce fichier a permis de reconstituer les lignées descendantes de tous les couples qui se sont mariés au SLSJ entre 1838 et 1960», a précisé Mme Vézina, l'une des auteurs de l'article.

Succès reproductif


L'étude de ces généalogies a permis de découvrir que les femmes faisant partie du front de la vague de colonisation ont eu un plus grand succès reproductif que celles qui avaient s'étaient jointes à la colonie plus tard. Les femmes du front de la vague d'expansion ont eu 15 % plus d'enfants que les femmes qui s'étaient installées dans un second temps au coeur de la colonie existante, notamment parce qu'elles se mariaient en moyenne un an plus tôt. Mais ce qui a eu le plus d'impact est le fait qu'elles ont donné naissance à 20 % d'enfants mariés en plus. «Les individus qui vivaient au coeur du peuplement étaient davantage en compétition entre eux pour accéder aux ressources, telles que les terres cultivables, pour fonder une nouvelle famille, alors que sur le front de la vague d'expansion, il était possible de défricher de nouvelles terres pour y établir une ferme et une nouvelle famille. C'est cette possibilité d'avoir plus facilement accès à des ressources cultivables qui autorisait les gens du front à se marier plus tôt et donc à avoir plus d'enfants», a expliqué un autre auteur de l'article, Laurent Excoffier, de l'Université de Berne et de l'Institut suisse de bio-informatique.

Les chercheurs ont également observé qu'au front d'expansion comme au coeur du peuplement, les enfants issus de familles nombreuses donnaient également naissance à beaucoup d'enfants, et ainsi de suite. Par contre, la «fécondité efficace», qui correspond au nombre d'enfants mariés — et donc susceptibles de donner naissance à des enfants — n'était «héritable» qu'au front d'expansion. «Au coeur du peuplement, l'héritabilité de la fécondité d'enfants utiles en vient à disparaître, car les ressources étant plus limitées, il y a une compétition au sein de la fratrie pour l'héritage. C'est la raison pour laquelle il y a moins d'enfants utiles dans ces familles. Les enfants se marient un peu plus tard et/ou pas du tout, certains deviendront religieuse, prêtre ou ne se marieront pas parce qu'il n'y a pas de dot», a expliqué un autre auteur de l'article, Damian Labuda, chercheur au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine. «L'héritabilité de la fécondité utile persiste au front, car les enfants nés de parents au front vont eux-mêmes migrer et coloniser de nouveaux territoires, et de ce fait, ils se retrouvent dans les mêmes conditions que leurs parents, car ils seront au front d'expansion qu'ils auront fait bouger.»

Les individus du front de la vague ont donc contribué davantage au patrimoine génétique des populations actuelles par le fait qu'ils produisaient plus d'«enfants utiles» que les autres. C'est par cet avantage sélectif qu'ils ont réussi à mieux transmettre leurs gènes aux générations suivantes.