Concordia - Les bébés sont naturellement bilingues!

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Un bébé exposé à deux langues ne développera pas d’accent.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Un bébé exposé à deux langues ne développera pas d’accent.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avant même de naître, un bébé perçoit déjà si on lui parle dans deux langues différentes. C'est le constat surprenant que fait Krista Byers-Heinlein, professeure de psychologie à l'Université Concordia et spécialiste du développement des enfants et de l'acquisition du langage.

«Les bébés adorent qu'on leur parle, dit-elle. Ils cherchent sans cesse à entendre le son de la voix. Dès leur naissance, ils sont prêts à entendre n'importe quoi. Si donc on leur parle en français, en anglais ou en chinois, pas de problème... Et si on leur parle dans plus d'une langue à la fois, cela ne leur pose aucun problème!» Mme Byers-Heinlein raconte avoir ainsi observé que, alors même qu'un enfant se trouve encore dans le sein de sa mère, il est capable de distinguer des parlers différents.

«Je concentre mes recherches sur le bilinguisme durant l'enfance, dit-elle, sur les enfants exposés à deux langues (ou plus) dès leur naissance. Comment gèrent-ils ces deux langues?, demande-t-elle, puisqu'après tout personne ne les a prévenus qu'ils allaient apprendre en même temps le français et l'anglais. Ils n'ont qu'à écouter pour faire la différence.» Mais comment font-ils cette différence? Mystère, avoue la chercheure.

L'instinct du langage

Krista Byers-Heinlein constate en outre qu'il y a même un avantage marqué à apprendre deux langues dès sa naissance. «Un bébé exposé à deux langues ne développera pas d'accent. C'est-à-dire que, lorsqu'on apprend une deuxième langue, explique-t-elle, on est alors "contaminé" par les sons de notre langue maternelle, ce qui n'est pas le cas d'un bébé apprenant en même temps deux langues.» De même, on peut très bien apprendre une langue à tout âge, mais plus on avance en âge, plus il devient difficile de maîtriser les sons propres à cette langue, de sorte qu'on développe un accent prononcé.

«Moi-même, dit-elle, j'ai grandi à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, dans une famille anglophone, mais, à l'âge de neuf ans, j'ai été placée en immersion française, ce qui fait que j'ai relativement peu d'accent.»

C'est incidemment par un curieux hasard qu'à l'adolescence elle s'est prise de passion pour l'acquisition du langage. «Au secondaire, dit-elle, je suis tombée sur le livre The Language Instinct, de Steven Pinker. L'ouvrage portait sur la façon dont nous acquérons le langage. Ce qu'il y avait de fascinant dans cet ouvrage, c'est qu'il montre que le langage, c'est instinctif, c'est quelque chose de biologiquement inscrit en nous.»

«Jusqu'à ce que je lise ce livre, en 1997, je croyais que les jeunes enfants ne font que répéter ce que disent leurs parents, poursuit-elle. Mais j'ai découvert dans ce livre que ce n'est pas cela puisque, après tout, si un enfant ne faisait que copier ce que disent ses parents, il ne dirait jamais rien d'original. Or, au contraire, les enfants inventent plein de phrases, et même lorsqu'ils commettent des erreurs, il s'agit d'erreurs intelligibles.» Il s'agit des fameux «mots d'enfant» qui nous surprennent et nous font si souvent rire.

Parlons beaucoup aux enfants

«J'ai entre autres étudié les parents bilingues alors même que leur enfant est à naître, raconte-t-elle. L'audition des foetus étant déjà très développée dans les derniers mois de la grossesse, les bébés sont très attentifs aux sons.»

Depuis sept ans qu'elle mène ses recherches à l'Université Concordia, la professeure de psychologie observe que les bébés sont très habiles pour apprendre des langues. «Je tente actuellement de comprendre comment ils font pour distinguer des mots de différentes langues, dit-elle. Si par exemple je vous dis un mot, vous saurez s'il s'agit d'un mot français ou anglais, mais comment fait-on et à partir de quel âge arrive-t-on à faire cette distinction?»

Elle observe en fait que le langage est si important pour les bébés qu'il est par conséquent extrêmement important pour eux qu'on leur parle abondamment. «Il faut que tout enfant entende un grand nombre de mots, qu'importe dans quelle langue, insiste Krista Byers-Heinlein. C'est pourquoi les enfants qui ont une mère bavarde sont avantagés au chapitre du développement du langage. C'est très important de beaucoup, beaucoup leur parler!»

Les parents qui sont bilingues se demandent souvent si l'un d'eux ne devrait pas s'adresser à l'enfant uniquement dans une langue et l'autre dans l'autre langue, afin d'éviter que celui-ci ne mélange les deux langues. «On me pose souvent la question, relate la spécialiste. À ce jour, nous n'avons rien trouvé qui pourrait appuyer cette crainte. Un parent peut aussi bien employer une langue ou l'autre, ça n'a pas d'importance puisque l'enfant fera la différence. Ce qui importe, c'est de beaucoup parler à son enfant.»

On peut aussi craindre qu'un enfant élevé dans les deux langues ne devienne un adulte parlant moitié anglais, moitié français — comme on l'observe fréquemment chez la jeune génération. Étonnamment, la spécialiste est formelle: «Ce n'est pas un problème, tranche-t-elle. Ces gens-là font parfaitement la différence entre les deux langues et ils sont capables de n'employer qu'une langue lorsqu'ils sont en présence d'une personne unilingue.»

En fait, dit-elle, ceux et celles qui commencent une phrase dans une langue pour la terminer dans l'autre — et passent sans cesse de l'une à l'autre — pratiquent une forme de langage. «Ce mélange est en réalité une habileté de langage, dit-elle. Il s'agit d'un langage qui possède ses propres règles internes. Ceux qui parlent ainsi sont en vérité très habiles.»

Krista Byers-Heinlein, qui pratique cette façon de s'exprimer, ajoute même, sourire aux lèvres, qu'«il est très plaisant de mélanger les deux langues pour arriver à mieux exprimer ce qu'on ressent. Et je ne connais pas une seule personne qui ne fasse pas la différence entre les deux langues, mais parfois on ne veut pas faire cette différence, on veut parler d'une manière bilingue. Y'a pas de problème!»

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Claire Portelance - Inscrite 23 octobre 2011 11 h 01

    Prendre des vessies pour des lanternes

    Il y a quelques années, j’ai lu un article du Devoir rapportant une recherche scientifique sur la croissance des enfants jusqu’à l’âge de la maturité. On y relatait le fait qu’une équipe de chercheurs (ou un chercheur) a prouvé que les enfants grandissaient non pas de façon graduelle, mais par poussées subites. À ce moment, je me suis dit que la recherche était bien insignifiante. Tous les parents savent que les enfants, surtout à l’adolescence, croissent de façon brusque, sinon anarchique remplaçant, par exemple, leurs souliers de 6 mois en 6 mois parce que, du jour au lendemain, ils sont devenus trop petits.
    En ce qui concerne la recherche de la psychologue de l’université de Concordia, je me demande qui, du collaborateur rapportant le propos ou la chercheur et sa recherche, prend la peine de raconter l’évidence. Il ne faut pas avoir été en contact avec des enfants pour dire 1) qu’ils peuvent apprendre plusieurs langues et que, plus ils sont jeunes, plus les langues sont maîtrisées; 2) que « l’audition des fœtus étant déjà très développée… les bébés sont très attentifs aux sons » alors que des recherches ont fait le même constat avec la musique entendue par le fœtus; 3) qu’il est important qu’on parle aux enfants pour qu’il développe le langage et 4) qu’un enfant ne fait pas que répéter comme un perroquet. Bien oui, Madame ou Monsieur, ai-je envie d’ajouter, un enfant crée ses propres phrases en apprenant le langage. Certains d’entre eux deviennent même écrivains.
    Tout ça est certes très décevant, mais le pire est de lire que le langage est instinctif, biologique. Qu’un enfant soit génétiquement préparé pour apprendre le langage est une chose, mais le langage est un construit. Donc, il s’apprend. Pour s’en convaincre, rien ne vaut le très beau film de François Truffaut, L’enfant sauvage.