Prix André-Laurendeau - Il y a d'abord eu Diderot, puis vint Maurice Richard

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
Benoît Melançon<br />
Photo: source udm Benoît Melançon

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Benoît Melançon est un drôle d'oiseau. En jetant un œil sur l'échevelé parcours du professeur de littérature de l'Université de Montréal, on peut se demander s'il sème à tout vent. Langue et linguistique, sociabilités intellectuelles, littérature du XVIIIe et maillage entre sport et culture sont ses champs de recherche. Cette large vision, qui l'entraîne sur des fronts multiples, vient de lui valoir le prix André-Laurendeau de sciences humaines. Portrait d'un insatiable curieux.

«L'idée que la littérature est indépendante des autres discours de la société n'a aucun sens pour moi, explique Benoît Melançon, les yeux brillants mais le regard calme, lunettes posées sur la table du café surchauffé où il rencontre Le Devoir. Je pars toujours du même point: les textes. Mais toujours avec l'idée de les rapporter à autre chose, de les mettre en relief. Je ne peux pas comprendre qu'on fasse des études littéraires et que ça n'aide pas à lire le journal.»

Le chercheur a amorcé son parcours de façon traditionnelle, en creusant le côté épistolaire de Diderot et la littérature du XVIIIe siècle. «Après, j'ai continué sur le XVIIIe siècle, mais à travers les sociabilités — ce sont les modes d'association, la façon dont les gens se rassemblent. Ça m'a amené vers les salons littéraires.»

Ensuite? Il se met à explorer la langue et... Maurice Richard, signant tour à tour Village québécois d'antan. Glossaire et un Dictionnaire québécois instantané (tous deux chez Fides et avec Pierre Popovic), ainsi que Les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle (Fides). Entre autres.

Disparate?

«C'est vrai que ça peut paraître disparate, admet Benoît Melançon, tout sourire. Si je veux faire un lien entre Diderot, Maurice Richard, la langue, je m'aperçois que ce qui m'intéresse, c'est l'histoire des représentations. Comment les gens, à une époque donnée, représentent quelque chose — la correspondance au XVIIIe, la langue ou Maurice Richard dans la culture québécoise. Les cloisons me dérangent, poursuit le professeur. Dans le système universitaire, surtout français, quand vous faites une thèse sur X, vous êtes censé faire X pour le reste de votre vie, et uniquement en littérature. Quand je change de champ, je change de réseau: c'est très stimulant intellectuellement. J'y vois des gens que je n'aurais pas rencontrés autrement: des sociologues, des historiens, des historiens de l'art, des gens de communication, des théologiens, qui n'abordent pas les questions de la même façon. L'hyperspécialisation est un danger.»

Concrètement, qu'est-ce que ce mélange des genres apporte? Un exemple: «Les gens parlent de Maurice Richard, surnommé "Le Rocket". Moi, quand j'entends "Le Rocket", je me dis que c'est tout de même bizarre, ce mélange de français et d'anglais. Le surnom apparaît durant la Seconde Guerre mondiale, au moment où il y a de vraies fusées dans le ciel, qu'on appelle "Rockets". Il y a donc toute une signification du mot qui est souvent laissée de côté. Sur Maurice Richard, j'ai voulu montrer qu'on en raconte toujours les mêmes histoires, toujours avec les mêmes morceaux, ce que j'appelle des microrécits. Tel soir, cinq buts. Tel autre soir, cinq buts et trois passes. Mon travail est de repérer ces récits, de voir comment on les agence et de voir — ce qui est plus difficile — qui ne dit pas la même chose. C'est ma spécialité de voir comment on raconte l'histoire, qui la raconte, comment on s'y met en scène.»

Écrire au pape?

Présentement éloigné de l'enseignement universitaire par une année de recherche, Benoît Melançon en profite pour publier Écrire au pape et au Père Noël. Cabinet de curiosités épistolaires, tout frais sorti des presses de Del Busso éditeur.

Il entend se replonger au coeur du XVIIIe siècle, par l'histoire du chevalier Rutledge, un illustre oublié qui a signé Le Bureau de l'esprit, pièce de théâtre sur les salons littéraires. «Personne ne le con-naît. Rutledge arrive dans le marché littéraire en 1775. Pour se singulariser, il se fait passer pour britannique, fait du théâtre, du journalisme, du roman. Il me paraît intéressant parce qu'il ne partage pas les idées des autres, tout en étant, sur certains plans, en avance.»

Benoît Melançon est aussi depuis 2002 directeur scientifique aux Presses de l'Université de Montréal, où il dirige aussi les collections «Profession» et «Socius». Ce rôle, comme son blogue L'Oreille tendue, qu'il tient religieusement et avec bonheur, fait qu'il s'intéresse de plus en plus à l'édition et au livre numérique.

Surtout pour la diffusion scientifique. «Nos tirages sont très pointus. Il y a des formes de communication dont on n'a plus besoin et que je publie à mon corps défendant, comme les actes de colloques. Dès qu'il y a des références, des notes de bas de page, des graphiques, la question du numérique est intéressante. Je suis de ceux qui pensent que le numérique offre des possibilités-livres considérables et qu'il faut les exploiter. Ce qu'on fait actuellement n'est peut-être pas la meilleure façon de le faire, désormais.»

Un autre champ à explorer? Pourquoi pas.