Prix Marcel-Vincent - Cris, Inuits, Naskapis ou Innus, la voilà !

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Carole Lévesque, professeure au Centre urbanisation culture société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et récipiendaire du prix Marcel-Vincent<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Carole Lévesque, professeure au Centre urbanisation culture société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et récipiendaire du prix Marcel-Vincent

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En honorant Carole Lévesque, le prix Marcel-Vincent couronne à la fois une carrière remarquable et une certaine vision de l'anthropologie.

«C'est un grand plaisir, un grand honneur, mais c'est aussi une reconnaissance pour le type de travail que je fais, commente Carole Lévesque, professeure au Centre urbanisation culture société de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) et récipiendaire du prix Marcel-Vincent consacrant une carrière exceptionnelle en sciences sociales. Une double reconnaissance, d'ailleurs, de mes méthodes, puisque je travaille dans la recherche partenariale en collaboration très étroite avec les peuples que j'étudie, mais également du rôle que les autochtones peuvent jouer dans les recherches qu'on mène sur eux.»

Comme par hasard

Avant de devenir une éminente spécialiste des peuples autochtones du Québec, reconnue mondialement pour ses études et ses méthodes, Carole Lévesque est tombée dans ce champ de recherche un peu par hasard. C'était au début des années 1970. «Très jeune, j'étais présente à l'idée des autres cultures, se souvient-elle. Je lisais beaucoup. Je m'intéressais à l'histoire, à l'Égypte, aux populations d'Amérique du Sud, aux Mayas, aux Aztèques. Quand j'ai entrepris mes études en anthropologie, j'étais ouverte à toutes les possibilités. J'aurais aussi bien pu travailler sur les Antilles, l'Afrique, etc. Ce qui m'importait, c'était de connaître et faire connaître d'autres cultures. Et puis, par hasard, j'ai d'abord eu un professeur qui travaillait sur les Mohawks de Kahnawake; puis il y a eu toute l'effervescence autour du développement de la baie James et j'ai commencé à m'intéresser à l'anthropologie du développement, chez nous au Québec, plus particulièrement à la population crie.»

Dès ses débuts, Carole Lévesque se démarque par son style. Non seulement elle séjourne avec les populations qu'elle étudie, qu'il s'agisse des communautés crie, inuite, naskapie ou innue, mais elle leur permet de participer activement. «Bien sûr, l'anthropologie a toujours été fondée sur la rencontre avec l'altérité. Mais jusque-là, d'abord, il n'y avait pas de retour vers les communautés avec les résultats. Ensuite, les gens avec lesquels les anthropologues travaillaient ne jouaient pas de rôle dans les questionnements de recherche. Ils avaient une posture passive. Je vais au-delà de cette altérité, affirme-t-elle. Dans le cadre de mes recherches, les acteurs autochtones prennent part aux définitions des problématiques, nourrissent les hypothèses qui peuvent être formulées. Ils s'inscrivent dans le processus de la recherche en amont.»

Nouveau regard

Depuis quarante ans que Carole Lévesque travaille sur les populations autochtones d'ici, force est de constater que le regard que la société québécoise porte sur celles-ci a évolué. Dans les années 70, c'était un monde purement et simplement oublié. Aujourd'hui, il existe, même s'il reste mal connu. «Les autochtones se sont engagés dans de grands mouvements d'affirmation identitaire, raconte la professeure. Ils se sont dotés d'instances politiques, culturelles, en éducation, en santé. Ils ont pris la parole dans l'arène publique en faisant valoir leurs droits et en en revendiquant de nouveaux. Nous assistons à des transformations majeures que, en tant que chercheur, il faut faire connaître. Notre mandat est de rendre visibles des réalités, qui demeurent invisibles et caricaturales pour la plupart des Québécois. On ne sait pas ce qui se passe vraiment dans le monde autochtone.»

Pourtant, de nombreux chercheurs travaillent activement à le rendre moins opaque. Et pas seulement en anthropologie. Si, dans les années 90, cette discipline détenait un quasi-monopole sur les études relatives aux autochtones, d'autres sciences sociales se sont depuis emparées du sujet: géographie, sciences politiques, éducation, psychoéducation, travail social, sociologie, etc.

D'où l'idée qui a germé dans la tête de Carole Lévesque, en 2001, de fonder le Réseau Dialog, un regroupement interuniversitaire, interinstitutionnel et international qui réunit plus de 125 personnes, chercheurs, étudiants, collaborateurs, issus des milieux universitaire et autochtone et qui partage l'objectif de mettre en valeur, de diffuser et de renouveler la recherche relative aux peuples autochtones.

«C'est une demande importante de leur part que de participer aux recherches qui les concernent, insiste Carole Lévesque. Malheureusement, le Québec est, à l'échelle du Canada, la province qui compte le moins de diplômés universitaires issus du monde autochtone. Il y en a. Il y a quelques étudiants également. Mais ce n'est finalement qu'un aspect du rôle grandissant des autochtones dans la recherche, analyse-t-elle. L'autre aspect vient des instances officielles: l'Assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador, Femmes autochtones du Québec, le regroupement des Centres d'amitié autochtone du Québec, des instances régionales, etc., qui, elles, sont engagées dans les travaux de recherche, voire les amorcent.»

Au moment du Plan Nord


Des instances officielles avec lesquelles le gouvernement du Québec ne travaillerait pas assez, selon Carole Lévesque. Notamment dans la mise en place du Plan Nord, l'un de ses grands chevaux de bataille du moment.

«Il aurait fallu que les différentes nations soient mieux consultées, estime-t-elle. Pas seulement qu'on vienne leur dire: voilà ce que nous allons faire; mais qu'il y ait un vrai dialogue qui s'opère, qu'on tienne compte de leurs attentes, de leur compréhension des phénomènes. Le Plan Nord passe sous silence leur propre vision de ce que doit être le développement. C'est comme si tout le travail de connaissance et de reconnaissance que nous avons accompli depuis vingt ans n'avait servi à rien.»

«Avec le Plan Nord, nous sommes à la croisée des chemins, conclut-elle. Soit on continue à faire comme si les autochtones n'étaient pas là ou ne pouvaient pas contribuer. Soit on innove, on prend le train du vivre-ensemble et d'une meilleure ouverture à d'autres façons de faire en matière de développement, qui peuvent d'ailleurs tout à fait être complémentaires. Le gouvernement du Québec a toutes les clés pour devenir un leader international en matière de développement en contexte autochtone. Est-ce qu'il va les utiliser? Je suis relativement optimiste... mais ça ne veut pas dire que je suis naïve.»

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Collaboratrice du Devoir