Prix Michel-Jurdant - Voyager dans le temps à la recherche du climat

Michel Bélair Collaboration spéciale
Anne de Vernal navigue sur les mers du Nord pour étudier les climats anciens.<br />
Photo: Source UQAM Anne de Vernal navigue sur les mers du Nord pour étudier les climats anciens.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Anne de Vernal, de l'UQAM, reçoit le prix Michel-Jurdant pour sa contribution à la recherche sur le climat de la dernière grande période interglaciaire.

Sa voix toute mince, presque fragile, ne laisse pas deviner qu'elle côtoie fréquemment la vie rude des explorateurs lors de ses voyages sur les océans glacés: Anne de Vernal est paléoclimatologue. Et c'est en naviguant sur les mers du Nord pour étudier les climats anciens, très anciens même, qu'elle en est venue à voyager dans le temps...

Pas ce temps qu'il fait, dont tout le monde parle et qu'on voit se faire mesurer à longueur de journée de toutes les façons possibles à la télé, non. Plutôt le climat qui prévalait il y a plus d'une centaine de milliers d'années et qui peut nous aider à comprendre les changements climatiques brutaux qui nous menacent et à mieux y réagir. Mme de Vernal nous a accordé une chaleureuse entrevue téléphonique, quelques jours avant de recevoir fièrement son prix Michel-Jurdant.

C'est le plus souvent dans des sédiments marins recueillis en haute mer, donc, qu'Anne de Vernal trouve ses données; elle a l'habitude des forages océaniques dans un environnement souvent hostile et glacial. Quand on lui demande pourquoi elle s'astreint à des conditions si rudes, la chercheuse de l'UQAM explique qu'elle en est rapidement venue à travailler sur des sédiments marins parce que le territoire du Québec a été particulièrement érodé par le recul des glaciers.

«Sur tout le territoire, il est rare de retrouver des sédiments remontant à plus de 10 000 ou 12 000 ans, dit-elle. Tout a été râpé, littéralement, lors du recul des grands glaciers. Au fond de l'Atlantique Nord, par contre, dans la mer du Labrador ou la baie de Baffin, on peut recueillir des échantillons et des données remontant jusqu'à 100 000 et même 400 000 ans.»

Fossiles en folie


Sa voix grimpe presque d'un ton en racontant qu'elle vient de participer à une expédition à 100 milles marins du sud du Groenland; les analyses des pollens fossilisés qu'elle a prélevés là-bas révèlent que, il y a 125 000 ans, de grandes forêts occupaient ce territoire aujourd'hui presque entièrement enseveli sous les glaces. Évidemment, ces types de fossiles ne se ramassent pas à la pelle comme les feuilles d'automne dans votre jardin. D'où les fréquents voyages en mer, les forages, les derricks — «Plus on descend profondément, plus on remonte dans le temps!» — et les carottes de pollens sédimentés.

Mais ce ne sont habituellement pas des pollens que cherche Anne de Vernal; elle s'intéresse plutôt à toute une famille d'algues microscopiques unicellulaires, les dinoflagellés. «On en trouve diverses espèces dans des milieux différents, précise-t-elle. Ce qui nous donne une foule d'indices pour comprendre comment elles se sont adaptées aux pressions de leur environnement. Mais toutes remontent précisément à cet intervalle interglaciaire et datent de 100 000 à 125 000 ans.» C'est donc en analysant les fossiles de ces algues qu'elle arrive à déterminer le climat qu'il faisait à l'époque où elles se sont éteintes.

La chose est d'autant plus importante qu'on estime habituellement que, durant cette dernière grande période interglaciaire, la Terre ressemblait beaucoup à celle que nous connaissons. Les continents et les océans occupaient alors plus ou moins sagement la place qu'ils occupent aujourd'hui; les grandes chaînes de montagnes aussi, presque à l'identique. À une seule grande différence près, cruciale: sur cette Terre d'il y a 125 000 ans, le climat était un peu plus chaud qu'aujourd'hui. De 2 °C en fait. Soit ce que les plus pessimistes (réalistes?) des climatologues nous prédisent pour 2050. Pour après-demain, quoi...

Bon. C'est bien joli, les grandes forêts groenlandaises et les carottes, mais comment le fait de «voyager dans le temps» et de collectionner les cadavres de fossiles peut-il nous aider à faire face aujourd'hui aux changements climatiques? Comme l'explique notre chercheuse, les carottes gelées qu'elle rapporte de ses voyages sont vraiment très précieuses: ce sont en fait autant de données qui lui permettent d'évaluer, de mesurer et de documenter la réponse d'organismes vivants il y a 125 000 ans à des changements brusques du climat de 2 °C qu'ils subissaient eux, et qui nous menacent, nous... Anne de Vernal raconte que ces données permettent de nourrir concrètement puis de valider les extrapolations faites à partir des modèles et des simulateurs que les scientifiques utilisent maintenant pour mieux comprendre les réactions en boucle affectant toute la planète lors d'une hausse «soudaine» des températures moyennes. Le passé — surtout celui-là! — valide le présent.

Hors normes !

Profondément engagée dans son milieu, Anne de Vernal participe à Past4Future, un gros projet européen soutenu par une dizaine de pays, auquel participent une bonne vingtaine d'organismes. Parmi les projets à long terme qui lui sont les plus chers, il y a la cartographie du dernier intervalle interglaciaire dans tout l'Atlantique Nord et cet autre, encore plus emballant pour elle, de forer enfin dans l'océan Arctique. «C'est très très concret: je participe à une réunion dans quelques jours en Europe, durant laquelle nous tenterons de définir les meilleurs sites de forage pour ce projet. C'est d'autant plus passionnant qu'on connaît moins bien l'océan Arctique que l'on connaît la Lune!»

Quand on la presse un peu, la chercheuse de l'UQAM avoue être «alarmée» par tout cela: la baisse du taux d'oxygène dans le golfe du Saint-Laurent comme la hausse des températures, le réchauffement qui est dommageable à la chimie des océans et la présence de plus en plus massive de CO2 dans l'atmosphère: «La situation est hors modèle. Ça ne s'est pas vu depuis au moins 10 millions d'années!»

Mais elle n'est pas pour autant pessimiste quant au sort de la planète, qui trouvera comme toujours le moyen de survivre; c'est plutôt pour le futur de l'humanité qu'elle éprouve des craintes. «Le monde est en profonde mutation, conclut-elle. On peut même faire des analogies avec certaines des phases d'exterminations massives qui ont marqué l'histoire de la planète. Nous sommes vraiment en danger...»