Prédire l'avenir en décodant le présent numérique

Un manifestant tunisien photographiait la foule lors d’un rassemblement à Tunis, plus tôt cette année.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Alfred Dufour Un manifestant tunisien photographiait la foule lors d’un rassemblement à Tunis, plus tôt cette année.

Autre paradoxe de la modernité. Le colonel Kadhafi, Hosni Moubarak, Ben Ali et même Oussama ben Laden n'avaient certainement pas vu la chute — et la mort — arriver si vite. Ce n'est toutefois pas le cas des ordinateurs avec leurs millions de données numériques mises en réseau qui, eux, ont facilement prédit ces chutes et cet assassinat politique, indique aujourd'hui un professeur de l'Université de l'Illinois.

Et comment! L'homme vient en effet de mettre au point un système capable d'appréhender l'avenir en déchiffrant le présent que les humains tendent de plus en plus à numériser. Et cette révolution qui est en train de s'écrire en mode binaire dans le champ de la recherche sociale va certainement durer plus longtemps qu'un printemps.

Cent millions d'articles

L'expérience a été relatée dans les pages du journal First Monday par Kalev H. Leetaru, de l'Institute for Computing in the Humanities, Arts and Social Science. Pendant des mois, l'universitaire a nourri un superordinateur, le SGI Altix Supercomputer de l'Université du Tennessee — une bête connue pour les intimes sous le nom de Nautilus — avec près de 100 millions d'articles et documents provenant d'une multitude de sources dites ouvertes.

Les données libres d'accès du gouvernement des États-Unis, comme celles provenant du service d'information des Affaires étrangères, des compilations de nouvelles locales et internationales de la BBC Monitoring tout comme les archives du New York Times, de 1945 à nos jours, et l'information laissée dans les réseaux sociaux dans certains coins du globe étaient du nombre. Entre autres. Cette masse de données numériques a été mise en interrelation avec un but précis: analyser l'état d'esprit émanant de toutes ces données et surtout suivre cet état dans l'espace et le temps.

Loin d'être un délire d'universitaire avec dans les mains un calculateur mathématique pouvant effectuer un trillion d'opérations à la seconde, le projet a permis de montrer qu'en Égypte, par exemple, la tonalité de la couverture médiatique, mondiale et locale a donné des signes avant-coureurs de la chute de Moubarak un mois avant qu'elle ne se produise, indique M. Leetaru qui, avec son calculateur, a établi que l'ambiance dans ce coin du globe était finalement une des plus sombres enregistrées depuis 30 ans.

«Si vous regardiez la courbe tonale, cela indiquait clairement que l'assombrissement du contexte social était tellement rapide et tellement fort contre [Moubarak] qu'il n'était pas possible pour lui d'y survivre», résume le chercheur tout en rappelant qu'au même moment, les experts de l'Égypte ne semblaient pourtant pas envisager le scénario de la chute, «parce qu'ils étudiaient l'Égypte depuis 30 ans et que depuis 30 ans il ne se passait rien», a-t-il indiqué il y a quelques jours sur les ondes de la BBC.

De l'ombre aux services secrets


La cartographie des comportements humains, par l'analyse des couvertures médiatiques dans l'espace et dans le temps du professeur Leetaru vient également faire un peu d'ombre aux services secrets américains qui ont mis une décennie pour trouver le cerveau des attentats du 11-Septembre, Oussama Ben Laden, alors que l'information disponible publiquement permettait pourtant facilement de le localiser plus vite, selon lui.

La preuve: alors que tout le monde le cherchait en Afghanistan, les données extraites de son système d'analyse voyaient plutôt le leader charismatique au nord du Pakistan, résume l'auteur. Ces mêmes données ciblaient également la ville d'Abbottabab, bien avant que l'armée américaine l'y abatte en mai dernier.

Facile à prédire, une fois les événements passés? L'universitaire le reconnaît un peu, mais il assure toutefois que la fiabilité de son modèle d'analyse pour une météorologie des révolutions sociales pourrait aussi très bien fonctionner en temps réel afin de regarder l'avenir et surtout prédire les changements de vents dans une société, simplement en décodant l'état d'esprit du moment. «Ça fonctionne comme les outils de prédiction économique, dit-il. Nous sommes en train de développer un tel outil. En multipliant les sources, en allant aussi chercher dans les informations produites entre des groupes restreints [par l'entremise des réseaux sociaux]», la précision pourrait vite passer d'étonnante à redoutable.

Un courant en pleine ascension


Exploiter la numérisation des rapports humains, en cours dans les Facebook, Twitter, Google +, la multiplication des sources d'informations et surtout la grande mise en réseau et en temps réel du quotidien dans des sociétés de l'information en mutation: l'idée n'est certainement pas nouvelle. Et le phénomène serait même voué à prendre de l'ampleur si l'on se fie à l'engouement que suscite actuellement ce genre d'analyses comportementales.

Un doute? En Grande-Bretagne, des économistes de la London School of Economics (LSE) ont décidé en effet de cartographier le bien-être de leurs contemporains en passant par une application mobile. À ce jour, 32 000 propriétaires de téléphones intelligents ont accepté de se prêter au jeu en installant cette «app», comme on dit quand on est branché, baptisé Mappiness.

Chaque jour, la machine les passe alors à la question pour connaître leur état d'esprit. Par la magie de la géolocalisation, ce sentiment de bien ou de mal-être peut être alors associé à l'environnement dans lequel se trouve l'utilisateur et des grandes lignes peuvent par la suite être tracées. Comme quoi? Actuellement, la présence de «montagnes et de forêts de conifères», précisent les auteurs de cette étude, semble le plus propice à stimuler le bonheur chez les accrocs de la mobilité. Le contraire aurait été inquiétant.

Décoder Twitter

Ailleurs, c'est un groupe de chercheurs de l'Université de l'Indiana qui a fait sensation en prédisant, avec une précision de 86,7 %, les variations quotidiennes de l'indice boursier Dow Jones à sa clôture, et ce, quelques jours à l'avance, simplement en écoutant l'humanité parler dans les espaces numériques de communication. Les résultats de cette expérience ont été mis en mots dans les pages de la Technology Review du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Fait surprenant, pour ce travail d'oracle des temps modernes, ces spécialistes de l'informatique et de l'information n'ont rien fait de plus qu'étudier l'état d'esprit se dégageant des millions de micromessages produits quotidiennement sur le réseau Twitter, un lieu caractéristique par sa clientèle: elle est peu nombreuse — environ 4 % des internautes, contre plus de 50 % pour Facebook —, mais elle est fort influente. L'utilisation d'algorithmes de mesure de l'opinion a permis de constater que, loin de suivre les mouvements haussier et baissier du célèbre indice, l'humeur des internautes avait plutôt tendance à la précéder de «trois à quatre jours», ont-ils indiqué.

Comme quoi: avec l'avènement des réseaux sociaux numériques et la pression sociale qui s'exerce également sur les citoyens pour mettre sa vie en format binaire, plusieurs se demandent encore et toujours pourquoi tout ça et à quoi bon? La science, les algorithmes et les outils de prévision actuellement en développement pourraient bientôt leur donner une réponse.
11 commentaires
  • Nasboum - Abonné 19 septembre 2011 03 h 25

    avertissement

    Faites attention, M. Déglise, à trop suivre le monde virtuel et les réseaux sociaux, vous allez brouiller vos références. Loufoque, votre article.

  • AMARRIGE - Inscrit 19 septembre 2011 05 h 29

    le présent et l'avenir

    C'est bien vrai que les réseaux sociaux peuvent nous indiquer dans quel état d'esprit se truvent les internautes qui laissent ansi percevoir un futur probable,dans leurs actions.
    TOUT vient de nos pensées,et nous sommes donc le fruit de ces pensées.
    LA LIBERTÉ D'EXPRESSION ,est un plus pour sonder les esprits!

  • Sanzalure - Inscrit 19 septembre 2011 08 h 23

    Ça fait des années que je le dis

    Et je pense que c'est une très bonne chose. Grâce aux nouvelles technologies de communication, l'initiative de l'action va revenir au plus grand nombre au lieu d'être aux mains du plus petit nombre. C'est la démocratie qui va y gagner.

    Serge Grenier

  • dojinho - Inscrit 19 septembre 2011 09 h 03

    Prédire le passé n'est jamais un grand exploit!

    Hillary Clinton déclarait peu avant le début du printemps arabe qu'elle considérait M. et Mme Moubarack comme des amis personnels.

    Cette déclaration avait beaucoup plus de poids dans la balance que bien des articles de journaux et de n'importe quel commentaire sur des réseaux sociaux car elle laissait entrevoir un soutien indéfectible de Washington envers le dictateur. Ce soutien a été retiré (et la rhétorique inversée) dès qu'il était devenu clair que le dictateur allait tomber.

    S'il était écrit dans les étoiles (ou sur la toile) que Mubarack allait être déchu, ce n'est que dans les derniers moments qu'il allait être possible de prédire sa chute, car si Clinton avait voulu se porter à la rescousse de son grand ami le dictateur, la rébellion aurait été écrasée, avec l'aide des forces spéciales américaines et de la CIA.

    Avoir accès à de l'information, c'est bien;
    pouvoir en traiter une grande partie, c'est mieux;
    mais interpréter... c'est l'essentiel... et le plus difficile!