Cinq décennies d'aventures nordiques

Geneviève Tremblay Collaboration spéciale
De nouvelles infrastructures verront bientôt le jour à la station de Whapmagoostui-Kuujjuaraapik, dont un centre scientifique communautaire.<br />
Photo: Source Centre d’études nordiques De nouvelles infrastructures verront bientôt le jour à la station de Whapmagoostui-Kuujjuaraapik, dont un centre scientifique communautaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Centre d'études nordiques

C'est à force de persévérance que le géographe Louis-Edmond Hamelin a pu fonder, en 1961, le Centre d'études nordiques (CEN) que l'on célèbre aujourd'hui. «Ce n'est pas seulement le Nord qui me motivait lors de mon premier voyage de 1947 en canot dans le bassin de la Jamésie, se rappelle le premier directeur. C'était l'entièreté spatiale et culturelle du pays, qu'il s'agisse du Canada ou du Québec.» Déjà étudié, même exploré dès 1952 par des professeurs de l'Université Laval associés à l'Institut d'histoire et de géographie, le Nord a toutefois besoin à l'époque d'un centre de recherche fonctionnel et subventionné.

Après l'échec de sa demande de création d'une station de recherche dans l'Ungava auprès de Maurice Duplessis, en 1955, Louis-Edmond Hamelin tente sa chance auprès de René Lévesque en 1960. Une virée dans le Grand Nord avec celui qui, à l'époque, est ministre des Ressources naturelles porte ses fruits: le CEN est créé par un arrêt ministériel du gouvernement de Jean Lesage le 2 août 1961. Le Conseil universitaire de l'Université Laval ayant déjà donné son aval au projet en avril de la même année, la grande aventure peut commencer.

Le CEN arpente dès ses débuts la péninsule du Québec-Labrador, où il envoie en 1965 une expédition multidisciplinaire. Le projet Hudsonie, lancé en 1967 et s'étalant sur dix ans, s'intéresse quant à lui aux côtes orientales de la baie d'Hudson, où le but des travaux est d'arriver à définir un degré d'habitabilité des milieux de la côte hudsonienne.

Histoire de donner un pied à terre aux chercheurs qui étudient la géomorphologie de la région, la station de recherche Poste-de-la-Baleine est ouverte en 1968 dans des installations du gouvernement du Québec. C'est le début de ce qui forme désormais le réseau Qaujisarvik, soit neuf observatoires nordiques munis de laboratoires, que complète le réseau Sila («climat» en inuktitut), une série de 75 observatoires permanents des changements climatiques et environnementaux nordiques. Réparties entre Radisson et l'île Ward Hunt, ces stations se trouvent au Nunavik et au Nunavut, l'essentiel du territoire exploré par les scientifiques.

À vocation interdisciplinaire, le CEN rassemble à ses débuts des chercheurs de divers départements: anthropologues, géographes et biologistes se penchent autant sur les causes sociales, comme la scolarisation et l'économie des populations autochtones, que sur l'étude des milieux géologiques et biologiques du Nord. Mais ce double regard «n'a pas contribué à apporter une nouvelle vision de la recherche nordique, car il y avait peu de connectivité entre les sciences naturelles et les sciences humaines», raconte Serge Payette, professeur de biologie à l'Université Laval et directeur du CEN de 1976 à 1986, puis de 1996 à 2000.

C'est pourquoi, au début des années 1980, le Centre effectue un virage radical: il abandonne les sciences humaines pour se concentrer sur les sciences naturelles. «Une longue période de transition qui n'a pas été facile», puisque les centres de recherche sont à l'époque «en pleine définition», constate Yves Bégin, directeur du Centre Eau Terre Environnement de l'INRS, à Québec, et directeur du CEN de 2000 à 2007.

S'il a survécu, le CEN a toutefois dû travailler d'arrache-pied durant les deux décennies suivantes, de 1980 à 2000, puisqu'il a dû rebâtir son équipe de chercheurs — passée d'une trentaine à moins de dix —, cibler un domaine de recherche dynamique et «développer une approche originale et exclusive, dans le contexte très compétitif de la recherche structurée faite dans les centres de recherche québécois et canadiens», précise M. Payette, alors directeur. Car le CEN puise ses ressources essentielles pour les voyages coûteux dans le Nord au sein de programmes gouvernementaux comme le Fonds de recherche du Québec - Nature et technologies (FRQNT) et le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

De calibre international

Le CEN accueille, à la fin des années 1990 et au cours des années 2000, plusieurs colloques scientifiques internationaux à la station Whapmagoostui-Kuujjuarapik, nouveau nom de la station Poste-de-la-Baleine. Préoccupés par les changements climatiques, les chercheurs du CEN, guidés par Serge Payette, s'efforcent de comprendre les processus d'évolution de la nature. «Toutes les occasions d'acquisition d'information ont été utilisées. On ne faisait rien pour rien, se rappelle M. Bégin. On trouve aujourd'hui le fruit de ces efforts-là dans les manuels scolaires: les cartes de la végétation, les cartes du Nord...»

Au fil des années, les chercheurs du Centre ont d'ailleurs publié des milliers d'articles de littérature scientifique concernant des recherches aussi pointues que la situation du caribou au Nouveau-Québec ou l'état de dégradation du pergélisol de l'Arctique québécois. La revue Nordicana, fondée par le CEN en 1964, et la revue Écoscience, de calibre international, permettent de partager le savoir acquis sur place.

En 2009, arrive une bonne nouvelle: une subvention de 8,3 millions de dollars de la part du ministère des Affaires autochtones et du Développement du Nord Canada, qui permet de rénover les neuf stations de recherche du réseau Qaujisarvik. Un investissement majeur pour le Centre, qui a travaillé fort pour construire de nouveaux bâtiments et miser sur l'énergie verte. «Ça améliore les conditions de recherche. C'est beaucoup plus sécuritaire, car il y a des risques à travailler dans la toundra», explique Émilie Saulnier-Talbot, coordonnatrice au CEN.

Avec le Plan Nord, lancé en grande pompe par le gouvernement de Jean Charest en mai 2011, le CEN est plus pertinent que jamais. Le Centre pourrait d'ailleurs réaliser des études fondamentales et d'impact en aménagement écosystémique, croit M. Payette, «autant des écosystèmes comme tels que des forêts boréales et subarctiques, et bien sûr les aires protégées et les parcs nordiques». Mais le grand défi, croit Yves Bégin, sera d'être «innovateur en matière de technologie». «Car il faut adapter au Nord des modes de vie, d'exploitation des ressources naturelles et de traitement des résidus reliés à l'activité humaine.»

Depuis sa fondation, le Centre est resté fidèle à sa mission de former des chercheurs et des professionnels des régions froides qualifiés et de contribuer au développement durable de cette région méconnue. Rassemblant une quarantaine de chercheurs et environ 200 étudiants aux cycles supérieurs, désormais interinstitutionnel et reconnu à l'échelle mondiale, le CEN collabore entre autres à ArcticNet et SCANNET, deux réseaux qui étudient les changements environnementaux dans le Nord. Et poursuit sa quête de reconnaissance internationale. «Le futur du CEN est assuré, croit M. Bégin. Le grand défi, c'est de garder l'interdisciplinarité et de s'assurer que les jeunes qui arrivent, souvent très spécialisés, gardent la flamme de leurs prédécesseurs.»

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Cinquante années d'évolution

1961 › Fondation du Centre d'études nordiques
1965 › Expédition multidisciplinaire dans la péninsule Québec-Labrador
1967 › Lancement du projet Hudsonie
1968 › Ouverture d'une station de recherche à Poste-de-la-Baleine, à la baie d'Hudson
1977 › Création de la revue Études inuites - Inuit Studies
1981 › Orientation en sciences naturelles
1984 › Début de l'implantation du réseau de télémétrie, qui deviendra le réseau SILA
1998 › Colloque international sur l'écologie du pergélisol à la station Whapmagoostui-Kuujjuarapik
2002 › Octroi, par le gouvernement provincial, d'une subvention de fonctionnement de plus d'un demi-million de dollars annuellement, pour six ans
2008 › Publication d'un mémoire appuyant la création du parc de la Tursujuq
2009 › Rénovation et agrandissement du réseau CEN grâce à une subvention de 8,3 millions du ministère des Affaires autochtones et du Développement du Nord Canada
2011 › Cinquantième anniversaire et lancement d'un bateau de recherche Louis-Edmond Hamelin